Budapest Parcours : TCHERNOBYL, 40 ans…

Budapest Parcours : TCHERNOBYL, 40 ans…

TCHERNOBYL

Par Emmanuelle Sacchet

Depuis 2022, la Hongrie n’a jamais senti l’Ukraine aussi proche. Depuis 1986, peut-être aussi — dangereusement proche. Le 26 avril dernier marquait le 40ᵉ anniversaire de l’accident nucléaire de Tchernobyl, rappelant combien ses conséquences dépassent le temps et les frontières. Le succès de la série Chernobyl, diffusée sur HBO en 2019, a ravivé cette mémoire : la catastrophe n’appartient pas au passé, elle s’inscrit dans la durée. On en a pris pour perpétuité. « Pourquoi s’inquiéter d’une chose qui n’a aucune chance d’arriver ? » Cette réplique, tirée de la série, résume à elle seule l’enchaînement d’erreurs qui a conduit au drame et, sans doute, précipité la chute de l’URSS.

Il y a treize ans, alors que les événements de la place Maïdan éclataient à peine, je m’étais rendue sur les lieux. Retour en arrière…

TCHERNOBYL

26 avril 1986, 1 h 23

Une date gravée dans l’atome. La fusion accidentelle du réacteur n°4 de la centrale Lénine de Tchernobyl provoque la plus grande catastrophe écologique du monde, 400 fois la bombe d’Hiroshima. Jamais vous ne serez assez loin pour imaginer ne pas être concerné.

En 2013, habitant alors à Moscou, je décide d’aller voir où en est la construction du nouveau sarcophage. À l’époque, les formalités pour s’y rendre sont assez simples, via des agences spécialisées gérées par l’État ukrainien. Il faut avoir plus de 18 ans, ne pas être enceinte ou désireuse de l’être, ne pas présenter de contre-indication médicale et porter des vêtements bien fermés. Et bien sûr, suivre les consignes de son guide, ne pas s’échapper dans la pampa dangereuse, ne pas fumer et ne rien toucher ni rapporter. Une demande d’autorisation accompagnée d’une courte lettre de motivation, une somme plutôt raisonnable selon que l’on part seul ou en groupe… et me voilà admise.

Mesures cornéliennes à Чернобыль

Après des paysages de campagne très banale où l’on pourrait être n’importe où, on arrive au premier check-point, à Tchernobyl, où ne restent que 800 habitants sur les 40 000 de 1986. On s’étonne presque devant l’incongruité du panneau « Чорнобиль » (en ukrainien), tant ce nom est devenu un symbole qui fait peur ; et pourtant, la ville se trouve à 30 km de la centrale. Pour eux, c’est celui de Prypiat, à 3 km du réacteur, qui évoque cette terreur.

A priori, rien ne rappelle la catastrophe, si ce n’est un monument aux sept premiers pompiers décédés et la maquette en béton représentant la zone interdite des 30 km. Les 96 panneaux des villages évacués sont plantés dans la terre en rangs serrés, tels un cimetière.

Le compteur Geiger attribué d’office indique 0,15 micro-roentgen/heure, pas de quoi fouetter un chat. « Tout a été nettoyé ! » (r)assure le jeune guide sympathique. 0,13 étant considéré comme la norme de sécurité. À Paris, nous sommes à 0,10.

Il faut dire que l’on s’embrouille avec les mesures : le roentgen (du nom du découvreur des rayons X) est une ancienne unité que l’on n’utilise plus. Les becquerels, autrefois curies, mesurent l’activité d’une source radioactive. La dose absorbée est mesurée en grays (ou micrograys) pour les plantes, le sol et les objets. Pour les humains, on utilise les millisieverts, souvent exprimés en mSv/h pour les sources dangereuses. En France, la limite annuelle pour la population est de 1 mSv, contre 20 mSv pour le personnel du nucléaire. Bref, autant dire que je ne suis pas assez bonne en maths pour comprendre l’ampleur de ce que je me fais subir.

Malfaisante nature

Passage du deuxième check-point militaire, au kilomètre 10. La nature est si verte, si inoffensive… comment s’en méfier ? Pourtant, le soudain crépitement du compteur Geiger avertit du danger invisible : aux racines d’un arbre, on mesure 5,83 mSv/h. C’est énorme. La nature est un poison.

La terre est contaminée, rien de bon ne pourra plus en sortir pendant des millénaires.

Derrière ces arbres, une ancienne école que l’on visite avec malaise. Tout est ouvert, les lieux ont été pillés et dévastés depuis longtemps, du radiateur à l’interrupteur. On parierait sur une mise en scène, un décor destiné à provoquer des sensations. À l’instar de cette poupée en plastique défraîchi gisant devant la sortie : des décennies qu’elle tend les bras vers un enfant qui ne reviendra plus. Soudain, on se demande bien ce que l’on fait là, saisi d’un doute : voyeurisme malsain d’un tourisme de catastrophe.

Pompéi des temps modernes, version triste et moche

TCHERNOBYL

Prypiat, qui n’aura été habitée que seize ans, est une ville fantôme interdite digne d’un décor de film d’horreur ou du jeu vidéo Stalker. C’était pourtant une ville modèle de l’architecture soviétique, inaugurée en 1970 pour les employés de la centrale. Elle a compté jusqu’à 50 000 habitants, avec une moyenne d’âge de 26 ans. C’est dire combien les enfants ont été concernés.

Aujourd’hui, tout est envahi par une végétation sauvage : immeubles, écoles, hôpitaux, cinéma, restaurant, magasins, fête foraine jamais inaugurée… Tout est grand ouvert, portes et fenêtres ont été volées depuis longtemps — Dieu sait où elles sont allées contaminer.

Les sols sont couverts de poussières suspectes, les murs s’écaillent exagérément, des masques à gaz jonchent les sols, des livres sont éparpillés par centaines, des affiches de propagande restent accrochées, de la vaisselle brisée traîne dans les cantines, les appartements sont dévastés.

Les bâtiments sont si dégradés qu’on peine à en comprendre l’usage initial. On tourne en rond dans des couloirs, montant et descendant des escaliers dangereux. La désolation est partout la même.

Le bruit de mes pas me fait sursauter. Je comprends ce qui est perturbant : il n’y a personne. C’est vide. Mort. Les rues disparaissent sous les arbres. Bientôt, il n’y aura plus de trace humaine.

Et dire qu’il y a 95 autres villages abandonnés… Ou presque. Certains habitants sont revenus vivre illégalement, sans commodités, dans une solitude extrême. Ils ont reconstruit leurs maisons. Le gouvernement leur envoie un camion d’épicerie une fois par semaine. Les autres vivent en autarcie.

On compte environ 1 500 personnes, les « samossioly », qui attendent sans doute la mort — mais chez eux.

Un quart d’heure compté

La tension monte à l’approche de la centrale nucléaire, après le passage du dernier check-point. Il est étonnant de pouvoir s’en approcher autant. Le silence qui l’entoure est frappant. Le temps sur place est compté : quinze minutes tout au plus (3,38 mSv/h). En 2013, le fameux sarcophage gris souris, héroïquement construit fin 1986, était encore visible. Conçu pour durer trente ans, cet immense ventre de plomb et de béton armé ressemblait davantage à une carcasse d’engin spatial après une pluie de météorites : rouillé, fissuré, suintant au-dessus des 20 tonnes de combustible nucléaire prêtes à s’échapper.

À 150 mètres de là, où la radioactivité est moindre, 2 000 travailleurs du consortium français Novarka (Vinci et Bouygues) jouaient la montre pour achever la nouvelle arche de confinement. L’un des chantiers les plus impressionnants de l’histoire industrielle : 108 mètres de haut, 162 mètres de large, 270 mètres de long, pour un poids de 20 000 tonnes, le tout déplacé sur rails en 2017. Une prouesse à 1,426 milliard d’euros, conçue pour durer cent ans. Un rapport de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) estime le coût de la catastrophe à 500 milliards de dollars sur trente ans. Décidément à Tchernobyl, les chiffres sont sans cesse discutés, contestés, révisés.

Une centaine de versions

Mais ce n’est pas à l’argent que l’on pense en de tels lieux. C’est au déroulement de l’accident, aux mensonges, aux incohérences d’un système auquel les gens ont obéi avec foi et patriotisme sincères. Au fil des années, en découvrant l’ampleur du drame humain et écologique, ce n’est pas seulement Tchernobyl qui a explosé, mais tout un système de valeurs. S’il existe une centaine de versions des causes de la catastrophe, c’est bien pour masquer la réalité : l’accident est dû à une erreur humaine, celle d’une poignée d’hommes voulant tester le fonctionnement de l’alimentation électrique de secours en cas de panne. Une série d’erreurs viole les procédures de sécurité d’un réacteur vieux de trois ans à peine. L’explosion projette une dalle de béton de 1 200 tonnes. En retombant, elle fracture le cœur du réacteur.

TCHERNOBYL

Une belle incandescence bleue

Jour +1 : les décisions tardent. Surtout celle d’évacuer. Pire, on minimise. On dédramatise ce que chacun peut pourtant voir depuis sa fenêtre — ou depuis un pont routier où l’on vient observer le spectacle : une étrange incandescence bleue dans la nuit.

Au petit matin, un soleil radieux donne envie de sortir. Le même jour, le « marathon de la paix » est maintenu : 900 élèves de 10 à 17 ans courent autour de la centrale fumante, tandis que des soldats en protection prélèvent des échantillons.

En réalité, responsables et scientifiques sont dépassés. Mikhaïl Gorbatchev lui-même n’est informé officiellement que le 27 avril et doit faire appel au KGB pour obtenir des informations fiables. La communauté internationale, elle, est alertée par la Suède, première à détecter une radioactivité anormale. Ce n’est qu’au bout de 30 heures que Prypiat est évacuée, avec interdiction d’emporter des biens, encore moins des animaux. On promet un retour sous trois jours. Les 50 000 habitants ne reviendront jamais.

À Kiev, le 1er mai est célébré comme si de rien n’était. Une distribution rapide d’iode stable aurait pourtant limité les effets de l’iode-131 (mais pas du césium 137). Au total, environ 250 000 personnes seront évacuées en Ukraine, Biélorussie et Russie.

7 pompiers, 3 plongeurs et… 600 000 liquidateurs

TCHERNOBYLUn chiffre que personne n’a voulu reconnaître sur le coup : 600 000 intervenants, civils et militaires. Les « liquidateurs ». Peu songent à refuser. Servir le pays va de soi. L’obéissance est une seconde nature. Et il y a les promesses : salaires triplés, médailles, reconnaissance. Ils deviennent des héros — souvent sans comprendre le danger. Les premiers pompiers meurent en quelques jours. Ignatenko, Khodemchouk, Vachtchouk, Kibenok, Titenok, Pravik, Tichtchoura. Tous jeunes, souvent mariés. « Ce n’est plus votre mari, mais un objet radioactif. » Cette phrase, rapportée dans La Supplication de Svetlana Alexievitch (prix Nobel 2015), glace encore.

Plus de 1 000 pilotes d’hélicoptère larguent 5 000 tonnes de sable, de bore et de plomb. Sur les toits, les robots tombent en panne. Alors ce sont des hommes — les « bio-robots » — qui interviennent, 30 secondes chacun, à la pelle. Ces petits soldats de plomb ignorent qu’ils travaillent parfois sous 10 000 roentgens/heure, quand 400 roentgens/an sont mortels.

Grâce à eux, et aux mineurs creusant sous la centrale, une seconde explosion — potentiellement dévastatrice pour l’Europe — est évitée. Ensuite, il faut « nettoyer » : abattre les animaux, enterrer forêts et villages, enfouir objets et machines… souvent dans de simples fosses. Des années plus tard, on découvrira que certains matériaux contaminés ont été récupérés et revendus.

La discipline du silence

Consigne absolue : se taire. Ne rien dire, ne rien expliquer, nier l’évidence. Le danger est invisible, inodore. On avait préparé les Soviétiques à une guerre nucléaire… pas à un accident domestique. Et l’impensable se produit : on s’habitue. Les populations continuent à vivre normalement : manger, boire, cultiver. Les enfants tombent malades. Fatigue, troubles, cancers. 4 000 cancers de la thyroïde au lieu des 50 attendus. Le Centre international de recherche sur le cancer évoque 16 000 décès. Greenpeace parle de 200 000. Les estimations varient entre 4 000 et 93 000 morts. Impossible de trancher.

Pendant quinze ans, seules 56 victimes seront officiellement reconnues. Plus de 200 000 avortements auront lieu. Combien inutiles ? Aujourd’hui encore, ce ne sont pas les chiffres qui comptent, mais la mémoire d’un peuple qui a sauvé d’autres vies.

Et pourtant, l’histoire continue. La centrale a été rapidement occupée au début de la guerre en 2022. En février 2025, un drone explosif a endommagé l’arche de confinement. Les niveaux de radiation sont restés stables, heureusement.

Mais une question persiste : ces cent années annoncées tiendront-elles vraiment le choc face aux vicissitudes de l’histoire ?

budapestparcours@yahoo.fr

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