Ligeti 100 à la Cité de la Musique

Ligeti 100 à la Cité de la Musique

Ligeti György

Pour A.B. et E.K.-T.

 « Je suis né en Transylvanie et je suis ressortissant roumain. Cependant, je ne parlais pas roumain dans mon enfance et mes parents n’étaient pas transylvaniens. […] Ma langue maternelle est le hongrois, mais je ne suis pas un véritable hongrois, car je suis juif. Mais, n’étant pas membre d’une communauté juive, je suis un juif assimilé. Je ne suis cependant pas tout à fait assimilé non plus, car je ne suis pas baptisé. » (György Ligeti)

Un contexte bien complexe pour le public français qui s’est réuni dans la salle comble de la Cité de la Musique de la Philharmonie de Paris, le soir du 4 mars, pour le concert symphonique « Inspirations folkloriques » par l’Orchestre de chambre de Paris, dirigé par le hongrois Gergely Madaras. Au programme : les Six Danses populaires roumaines de Béla Bartók, le Concerto pour violon de György Ligeti, le Divertimento pour cordes de Bartók et pour conclure la soirée, le Concert Romanesc de Ligeti. Une soirée musicale qui a fait vibrer les tympans et les cœurs du public à l’occasion du centenaire de la naissance de Ligeti (« LIGETI100 »).

Nous n’avons plus de patience pour les histoires complexes - et pourtant, toutes les histoires humaines sont nécessairement complexes et asymétriques:  les morceaux choisis pour ce concert symphonique en sont le fidèle témoignage: « L’art a pour matériau l’ensemble des cultures et le monde entier » témoigne Ligeti ,montrant ainsi son refus à se restreindre à un seul contexte culturel qui serait « le seul et vrai» - mais plutôt à s’inscrire dans un univers à la fois issu de l’Occident et de la « modernité » voire de la « postmodernité » (entretien avec Philippe Albèra in Musiques en création, 2017). Le weekend Ligeti 100 à la Philharmonie consacra également une Master-classe à l’inspiration africaine notamment dans l'univers rythmique du compositeur hongrois. Mais c’était bien sûr Bartók l’une de ses sources centrales d’inspiration.

Ce concert, conduit par le jeune chef hongrois Gergely Madaras avait une énergie remarquable qui emportait les musiciens et le public. Il est lui-même ancien élève de l’Académie de musique Franz Liszt de Budapest tout comme l'étaient Bartók et Ligeti et fut élevé dans l'univers de la musique traditionnelle hongroise parmi les tziganes et paysans hongrois. C’est bien cette lignée bartokienne des mélodies traditionnelles pentatoniques recueillies avec ses collègues (dont Kodály) de l’Institut de l’ethnomusicologie de Budapest, qui était le fil rouge progressif entre les morceaux du concert. Chez Bartók (1881-1945) le monde sonore des airs paysans trouve un profond renouveau stylistique dans un contexte de modernité, d'essor industriel et d’urbanisation ainsi qu'au sein des mouvements gauchistes de plus en plus répandus dans les grandes métropoles du début 20e siècle, comme Budapest. C’est ainsi que Bartók trouve sa voix et intègre à jamais les humbles mélodies carpétiennes issues de la nuit des temps dans le grand canon de la tradition classique.

Dans le Concerto pour violon et orchestre (composé en 1990) Ligeti revient à ses sources de musiques dansées issues de sa Transylvanie natale mais aussi des musiques tribales africaines. Bartók a composé le Divertimento pour orchestre à cordes dans un contexte de souffrances et immense inquiétude, à la fois en raison de la mort de sa mère et de la descente de son pays adoré dans l’imbroglio de la montée du nazisme. On ressent dès les premières mesures une lourdeur pesante qui annonce l’exil inévitable du compositeur à New York, où il meurt dans un certain oubli ou plutôt … dans l’incompréhension en 1945.

Pour terminer le concert, on retourne aux années 1950 avec le Concert Romanesc de Ligeti qui étudie alors le folklore roumain à l’Institut folklorique de Bucarest. « Le Concert Romanesc est le reflet de ma profonde affection pour la musique populaire roumaine » - affirme Ligeti, mais nous percevons tout de même une personnalité en réaction à l’intrusion politique dans le domaine de la musique avec une approche inspirée de la modernité bartokienne mais caractérisée par l’humour musical si typique de Ligeti. Notons que, du fait des origines juives du compositeur, lui-même ayant échappé aux camps de concentration, il dut également, quelques années plus tard, choisir le chemin de l'exil vers Vienne à la suite de la révolution hongroise de 1956.

L’amour tendre vers les racines inspirationnelles se mélange inévitablement au besoin de fuir chez ces deux grands compositeurs hongrois du 20è siècle ce que Pierre Boulez résuma ainsi : « les Hongrois s’exportent bien ». Le concert s’est conclu par des forts applaudissements, le public visiblement très réceptif à ce voyage complexe, parfois asymétrique mais toujours sincère – au plus profond du cœur et l’âme des Hongrois. 

Kinga N. Esther

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