Les Flâneurs de Budapest

Les Flâneurs de Budapest

Nina Yargekov et Guillaume Métayer

Rencontre avec Nina Yargekov et Guillaume Métayer à la Librairie Prélude et sur les ondes de Tilos Rádió

Deux déclarations d’amour, deux livres dédiés à Budapest présentés à la Librairie Prélude nous ont permis une visite littéraire de la capitale hongroise en présence de Nina Yargekov et Guillaume Métayer.

Une présentation animée par Kinga László nous a fait découvrir le roman Budapest de Nina et son regard intime et personnel de cette romancière franco-hongroise déjà remarquée pour Double nationalité Prix de Flore qui explore les questions d’identité et d’appartenance.

Après la librairie Prélude, Nina était l’invitée de l’émission de Tilos Rádió: Mauvaises Ondes – dont nous indiquons le lien à la fin de l’interview.

L’autre livre : Guide de Budapest à l’usage des Martiens d’Antal Szerb traduit du hongrois et annoté par Guillaume Métayer poète, historien littéraire et traducteur nous emmène dans une ville futuriste et féerique à la fois.

Guillaume, en véritable maître nous introduit dans cet univers mêlant ironie, érudition et tendresse dans une adaptation sensible, à la hauteur de Antal Szerb.

Nous avons rencontré Nina et Guillaume après la séance dédicace.

Nina YargekovJFB : En parlant de Budapest tu évoques l’ambiance très caractéristique de la ville en la situant dans un milieu d’Europe centrale. Comment tu perçois ; comment tu vis cette ambiance ?

Nina Yargekov : Je trouve que c'est extrêmement difficile à définir, mais j’aurais tendance à dire que quand je me rends à Vienne, à Bratislava, à Subotica, à Arad, à Timișoara, eh bien je me sens un peu chez moi, comme si j’identifiais des éléments communs, pour le dire très rapidement, sur le territoire de l'ancien empire austro-hongrois, en termes d'architecture, mais aussi de manière de vivre. Il y a une sorte, peut-être, de rythme un peu plus lent. Comment les gens bougent, comment ils font leur journée. Disons que j’ai une sensation de familiarité. Après, c'est quand même difficile à définir. Dans le livre, je parle aussi de l'humour noir, du fait qu'il y a une sorte de recul sur l'existence. Par exemple, vers le début de l’histoire il y a une phrase comme ça qui dit, bon, la Hongrie c'est un peu la tragédie permanente, mais on pourra toujours manger des pâtisseries au pavot ou pratiquer l'humour ; j’avais en tête de décrire une forme de désespoir qui se couple avec une sorte de tranquillité, de confort au sein de ce désespoir.

JFB : Ce soir on a parlé de deux récits qui viennent d'époques différentes, mais il y a quelque chose de ludique dans les deux. Donc Budapest sous le regard des Martiens, et puis là, sous le regard de quelqu'un qui voit cette ville à la fois de l'intérieur et de l'extérieur. Mais tu es chez toi, dans cette ville, tu es chez toi au huitième arrondissement, tu es chez toi au premier arrondissement. Comment tu ressens cela ?  

N. Y. : En fait c'est très curieux parce que même avant d'habiter à Budapest, je me sentais chez moi dans cette ville, c'est-à-dire que quand j'étais enfant ou jeune adulte, je vivais en France tout en séjournant souvent à Budapest, et chaque fois que j'arrivais, j'avais cette sensation que la ville m'accueillait, qu’elle m'attendait. J'étais toujours très triste de partir, j'ai toujours eu la sensation, oui, d'être chez moi ici, tandis que m’en aller était un déchirement. Je ne sais pas d'où ça me vient, c’est assez mystérieux. Donc j’ai un lien très fort à cette ville, et j’ai souvent eu cette impression que les bâtiments étaient vivants, que le Danube était vivant, avec tout un truc un peu animiste, à me dire : toutes ces entités veillent sur moi et même s'il y a plein de choses compliquées, je suis en sécurité ici, entourée de ces grandes choses tranquilles et majestueuses. Voilà, je ne sais pas pourquoi, mais en tout cas ça a toujours été comme ça, donc quand je me suis installée à Budapest, ça a été très simple parce qu’à tort ou à raison, je me sentais déjà chez moi.

JFB : On aime les quartiers que tu décris, que ça soit du côté de Pest, que ça soit du côté de Buda, mais il y a des lieux hautement symboliques comme par exemple Zsivágó et dont tu parles dans ton roman ( comme le Docteur Jivago, comme tu l’expliques dans le livre).

N. Y. : J'ai habité juste à côté de Zsivágó pendant plusieurs années. Alors le Zsivágó, ça a été l'endroit où je descendais quasiment en pyjama et en chaussons. C'était mon salon, au sens où c’est vraiment juste à côté de mon ancien immeuble, donc oui, c’était quasiment une extension de mon appartement, et il est arrivé plus d’une fois que quelqu’un me téléphone pour me dire, salut je suis au Zsivágó, est-ce que tu ne veux pas descendre boire un café. Donc c'est sûr que pour moi c'est un endroit spécial. Maintenant j'y vais beaucoup moins parce que je n'habite plus du tout le quartier. Mais de toute manière, l'ambiance du Zsivágó, la décoration, les meubles, font que c'est un lieu où l’on a l'impression d'être à la maison.

JFB :  On remarque que l'on saute d'un quartier à l'autre et dans le guide de Szerb et dans ton guide. Ce qui est encore plus ludique, c'est que tu proposes différentes solutions pour continuer. Ça se passe comment en fait ?

Nina Yargekov

N. Y. : Pour ma part, quand je visite une ville que je ne connais pas, j'ai tout le temps des dilemmes ; par exemple je suis à un croisement, à droite je vois une église avec un rayon de soleil, ça a l'air super mignon, mais à gauche il y a un fleuve ou la mer et ça m'attire aussi. Le voyage conduit à des sortes de déchirements, qui évidemment ne sont pas non plus tragiques parce qu’on est dans une chouette situation, on explore, on découvre, on est en vacances. Mais on fait cette expérience du fait que si l’on veut voir quelque chose, ça implique de renoncer à voir autre chose. C’est ce que j’ai voulu modéliser dans le roman à travers cette forme du „livre dont vous êtes le héros”. Puis c'est aussi une manière de rappeler que l'on ne peut jamais tout voir d'un premier coup, qu’on ne peut jamais être exhaustif quand on découvre un lieu. Car si je vais à droite, je vais découvrir un truc super à droite, mais je vais rater le truc super à gauche. Donc si je veux tout découvrir, il faudra que je revienne, que je fasse d'autres séjours.

JFB : Ce livre est sorti avant les élections en Hongrie, mais on dirait que c'est comme une sorte de prologue à ce qui nous arrive. Donc tout ce qui était discuté à Zsivágó et dans d'autres lieux entre amis, ce qui était dit dans des débats en parlant avec des amis, on a l'impression que ça a abouti à quelque chose.

N. Y. : Oui, c'est vrai que j'ai eu la sensation que le 12 avril, le réel avait terminé mon livre, ou refermé le livre, ou lui avait donné un sens différent. Ce n'est évidemment pas la seule raison pour laquelle le résultat des élections m’a rendu heureuse, mais effectivement, le 12 avril a fait quelque chose au texte. J’ai écrit le livre dans cet état très spécial dont, je pense, tous ceux qui habitent ici se souviennent. Il y avait cet espoir qui montait, mais jusqu'à la dernière minute, on ne pouvait pas être sûr. Aujourd'hui, c'est facile de dire « ah oui oui, il était donné gagnant ». Mais jusqu'à la dernière seconde, en tout cas, pour ma part, jusqu'à ce moment où Orbán a félicité Magyar, j’avais des doutes sur ce qui allait se passer. J’avais peur qu’il y ait des fraudes, ou encore des troubles, des provocations. En tout cas, ce que raconte le livre, c'est l’histoire d’un espoir qui se lève. Mais il n'y a pas de certitude, on ne sait pas si cet espoir débouchera sur un vrai changement. Et clairement, s’il y avait eu une réélection, ou une victoire du Fidesz d'une manière ou d'une autre, ça aurait rétroactivement rendu ce livre beaucoup plus sombre. A contrario, vu d’aujourd’hui, on peut le lire comme un livre optimiste. En tout cas, je l'ai écrit de manière à ce que ça éclaire le contexte des élections, quel que soit le résultat, puisque le résultat, je ne le connaissais pas. J'avais de l'espoir, mais aucune certitude.

Lien vers l’entretien de Nina Yargekov à Tilos Radio : https://tilos.hu/episode/mauvaises_ondes/2026/05/23

Guillaume Métayer :

Guillaume Métayer JFB: Quels sont tes sentiments par rapport à la vision d’Antal Szerb, et en traduisant son livre : Guide de Budapest à l’usage des Martiens ?

G. M. : Je trouve que c'est un coup de génie qu’a eu Szerb d'utiliser le genre du guide touristique pour proposer une promenade subjective dans Budapest. Donc il joue sur un sous-genre normalement peu littéraire qui est le genre du guide et procède par petits chapitres très courts, un peu comme des entrées d'un dictionnaire, un dictionnaire amoureux de la ville. Il nous entraîne dans son Budapest à lui et on a envie de le suivre pour découvrir son Budapest et à travers cette lecture, apprendre à inventer aussi notre propre Budapest. C'est à la fois un Budapest d'autrefois, mais c'est aussi un Budapest d'aujourd'hui dont on peut retrouver des traces dans ce livre. C'est, par exemple, “la ville des ponts” qu’il décrit d'une manière très poétique. C'est un mélange de poésie et d’ironie que j'aime beaucoup, qui fait écho à une tonalité très forte dans la littérature hongroise. On a à chaque fois de la tendresse à laquelle se mêle un peu d’humour, parfois de la nostalgie car c’est un guide écrit au milieu des années 1930, en pleine montée des périls dont il est très conscient. Et c'est un exploit d'arriver à tenir ensemble ces tonalités, comme le fait très bien Szerb Antal, tout en jouant sur les stéréotypes, par exemple de la séduction quand il dit que le pont de Chaînes est tellement long que la personne va forcément déclarer sa flamme à l'autre. Mais de qui s’agit-il ? Qui déclare sa flamme ? L’homme ou la femme ? Il n’y a pas de genre en hongrois… Nous en avons discuté justement avec Nina pour savoir si c’était le Martien ou la femme qui l’accompagne (- qu’il accompagne ? Le français aussi a ses ambiguïtés !)…

JFB : Il faut savoir que notre auteur – tout en passant ses jours à Paris à la Bibliothèque Nationale - fait des remarques dans ce livre par rapport à Paris. C'est assez curieux, ses remarques.

Guillaume Métayer

G. M. : Oui, c'est vrai que Paris est très présent dans son guide, une ville très importante pour le modernisme hongrois dont il est un représentant, notamment la revue Nyugat où a d’abord été publié ce vrai-faux guide. Szerb était un grand polyglotte et a fréquenté les bibliothèques parisiennes. Il était aussi un grand érudit, quelqu'un qui a une culture mondiale de la littérature, il a écrit une histoire de la littérature mondiale, un geste très actuel aujourd’hui encore. Je me souviens d’avoir lu quelques-unes de ses lettres écrites pendant la Seconde Guerre mondiale avant d'être persécuté, victime de la Shoah dans un camp de concentration de l'ouest de la Hongrie. Il demandait de l’aide pour trouver des poèmes à la grande poétesse Ágnes Nemes Nagy, alors très jeune. Je ne sais plus comment il l'appelait, ma chère petite Agnès, c'était très mignon en hongrois… Est-ce que vous pouvez aller me chercher tel poème, de tel auteur, de telle langue ? Parce qu'il a aussi réalisé une magnifique anthologie personnelle des 100 plus beaux poèmes du monde. En grec, en latin, en français, en italien, en espagnol, en hongrois, etc., c'est très beau à voir cette ouverture sur le monde qui passe par le cœur du langage, la poésie. Donc c'est un auteur, à la fois érudit, sensible et plein d'esprit et d'humour.

Quant à ses remarques par rapport à Paris : Oui, les gens sont odieux à Paris selon lui, et là tout le monde ne lui donnerait pas tort, même si ça évolue bien, je trouve qu’il y a un effort pour faire mentir cette réputation de Paris. C'est aussi un peu une boutade provocatrice qui joue sur un stéréotype dont Szerb n’est évidemment pas tout à fait dupe. Il trace un parallèle poétique entre Budapest et Paris, commençant par des truismes comiques (“le Danube a deux rives…comme en général les fleuves”) puis il développe la différence entre rive droite et rive gauche - c’est-à-dire qu’il joue avec les frontières à la fois réelles et imaginaires des villes, nos cartographies personnelles qui sont souvent des projections d’atmosphère, d’appartenance, parfois même de snobisme. Nous vivons dans des lieux qui sont bien plus que de la géographie, c’est tout un monde de subjectivités qui nous accompagne partout, nous nourrit et nous fait aimer d’être au monde, de vivre là où nous sommes - dans un Paris qui nous fait penser à Budapest et un Budapest qui nous fait penser à Paris…

Propos recueillis par Éva Vámos et Nathan Guillemin

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