Lac Noir à Villiers-Saint-Frédéric
La serpente de Transylvanie glisse de nouveau en Île-de-France...
Lac Noir, composition de médias que le Journal Francophone de Budapest évoquait en juin 2019 lors de sa création en France, est né, vous le savez depuis, du souvenir d'une serpente de Transylvanie, femme à corps de serpent, très ancien mythe des campagnes d'Europe, que j'ai vue il y a plus de cinquante ans, en 1976, à Negreni - Fekete-Tó (voir lac-noir.fr).
Fidèle à ce souvenir, à la rêverie autour du point bleu au flanc de la serpente où ce n'est ni de la chair ni de l'écaille, point du passage, métamorphose ou métaphore, Lac Noir tout entier joue sur l'incertitude entre le document et l'imaginaire, ce qui est recueilli et ce qui est inventé, sans qu'on puisse un seul instant discerner le lieu du partage.

A l'occasion des Journées nationales des Artistes, organisées à partir du 2 octobre dernier par la Maison des Artistes avec le soutien de l'Association des Maires de France et du ministère de la Culture, la municipalité de Villiers-Saint-Frédéric m'a demandé de présenter un rappel de cette création. Villiers est un village des Yvelines, à une trentaine de kilomètres de Paris, où mes grands-parents, il y a près de cent cinquante ans, ont acquis une maison de campagne.
Il n'était certes pas question de reprendre les 24 œuvres, sur tous les médias, du livre aux compositions sonores et musicale, au cinéma, aux vidéos, aux photographies, aux sculptures, à l'art éolien et aux installations, qui constituent Lac Noir. La scénographie en occupait un château Renaissance entier dans l'Yonne, la grande salle des hospices gothiques de Tonnerre et plusieurs institutions parisiennes. Mais comme il est de la nature des serpentes d'être liées à des lieux, Lac Noir se doit d'entrer en écho avec les particularités de chaque lieu qui l'appelle et de se plier à ses contraintes.

Je suis donc revenu à la serpente initiale, regroupant autour d'une photographie de la prairie de Fekete-Tó, où, dit-on, on peut la voir glisser aux premiers et derniers instants du jour, les photographies des conques des crépuscules, premiers objets serpentes rencontrés sur ses terres. On sait que ces fragiles modelages de terre crue sont posés par des paysans discrets, qui les creusent entre leurs mains, aux crépuscules du soir ou du matin, dans des lieux de transition ou de limite, orée d'un bois, pied d'une palissade ou d'un pont, bord d'une prairie, et qu'ils sont destinés à une personne déterminée. Son regard, d'après diverses traditions locales, analysées dans le livre Le Pays du Lac, s'il pénètre ou caresse la conque à l'instant où elle est touchée de la lumière du crépuscule, se noue à cette lumière. Alors commencera un processus de métamorphose, visible ou invisible, physique ou psychologique.

Tout autour de ce centre mystérieux, j'ai disposé les premiers dessins que m'a inspirés la serpente ; la vidéo représentant le cycle mythique dit du "grand récit", perpétuelle métamorphose, extraite de l'installation La baraque de la serpente ; quelques photographies de lieux, si simples qu'ils en deviennent étranges ; une version réduite de la Fontaine dodécaphonique, dont les douze sons, recueillis dans diverses sources, fontaines rivière, voire lacs de Transylvanie, puis assemblés, laissent pressentir le corps fluide de la serpente qui glisse entre eux ; le son du train traversant les collines, interminable écho, longeant la foire, puis, quand il s'éloigne, son appel, tragique comme le cri de Mélusine, notre serpente du Poitou.
Ces quelques éléments de Lac Noir sont réunis sous les auspices du drapeau serpente, rappelant cet autre fluide où glisse la serpente des eaux, celui des vents qui caressent les terres.

Ainsi le village de Villiers peut-il entrer en résonnance avec le village de Fekete-Tó, dont la serpente tutélaire vient s'y lover un instant. L'accueil à la serpente de mes concitoyens du village fut intrigué, attentif, chaleureux, démontrant une évidence qu'on oublie parfois, ici ou là, la soif permanente de culture, l'émerveillement devant l'ouverture au monde que seule peut proposer la création.
Prochaine étape, en cours de production, du voyage de la serpente, Santiago du Chili, sous forme cette fois-ci d'une scénographie urbaine qui investira douze lieux différents, musées, galeries, parcs, rues et colline sacrée, dessinant son long corps à travers toute la ville.

A Villiers-Saint-Frédéric, j'ai invité à exposer avec moi quelques artistes-peintres liés, d'une manière ou d'une autre, à Villiers. Pierre Gory, également architecte, dont le tableau, Banquise, évoque Brise-Glace, ma première composition de médias, Paulina Arteche artiste chilienne, qui a peint à l'aquarelle trois vif portraits en tondo de Vic, rouge-gorge de mon jardin, Sophie-Catherine Gallet, également cinéaste et photographe, qui a présenté trois tableaux, deux Hommages à David Lynch et Le Pays où l'on n'arrive jamais, à la fascinante saveur de rêve étrangement naïve, ainsi que les peintres Rémy Aron, Président de la Maison des Artistes, avec son tableau Construction qui poursuit l'ambition surréaliste, associant un ordre architectural subtilement faussé au désordre océanique des fonds, et son épouse Natalie Miel, qui nous donne deux impressions marocaines, Coupe de fruits et Mosaïque de céramiques où se perçoit un écho du meilleur Matisse. Je présentais également, hors Lac Noir, une de mes sculptures récentes, La Base et le sommet, ou l'envol (pierre et bois).
Rémy Aron et Natalie Miel, étrange croisement des chemins imprévisibles de la serpente, exposent actuellement et jusqu'au 22 octobre dans la galerie Apollo de Budapest.
Emmanuel Raquin-Lorenzi