« Silent Friend » d’Ildikó Enyedi : méditation sensorielle autour d’un arbre

« Silent Friend » d’Ildikó Enyedi : méditation sensorielle autour d’un arbre

Silent Friend

Le calendrier des sorties en streaming nous offre l’occasion de redécouvrir le petit bijou de la réalisatrice hongroise Ildikó Enyedi. Le film avait marqué les esprits au festival du film francophone de Budapest, organisé dans le cadre du Mois de la Francophonie 2026, dont elle était la marraine. J’ai pu assister à l’avant-première française de Silent Friend au cinéma Balzac, à Paris. La veille, le 25 mars 2026, la cinéaste recevait des mains de Costa-Gavras les insignes de chevalier des Arts et des Lettres à la Cinémathèque française.

Silent FriendSilhouette menue atemporelle, vêtue de noir, Ildikó Enyedi est un poème à elle seule. Elle n’a signé que sept longs métrages en plus de trente-cinq ans, sans jamais craindre les longues absences. À la fin de la projection, elle rejoint discrètement le public pour parler avec la sincérité qu’on lui connaît de cet ami silencieux. Un arbre, personnage principal du film qui suggère que le monde végétal nous observe autant que nous l’observons. Près de deux heures et demie au cours desquelles nos sens de spectateurs ont basculé vers une évidence troublante : ce n’est pas tant l’arbre qui s’humanise que nous qui devenons arbre. Le film nous apprend à percevoir ce qui d’ordinaire nous échappe et propose une expérience sensorielle qui ne s’en remet pas au seul récit mais à la contemplation. Avec toujours cette impression de se faire envelopper par des couches de sons, des strates d’images dont on perd parfois le sens, pour plonger dans la méditation. Prenant tour à tour claques et caresses, la salle s’est laissé faire et embarquer, dans un accord tacite avec la réalisatrice.

Le scénario est audacieux parce qu’il est ténu. Tout tourne donc autour de cet arbre : un ginkgo biloba planté en 1832 dans le jardin botanique de l’université de Marburg, en Allemagne. Trois histoires s’entrelacent dans un triptyque s'étendant sur plus d'un siècle, avec des transitions si fluides et silencieuses qu’on les franchit sans s’en apercevoir, comme par enchantement. Elles évoquent tour à tour le puritanisme patriarcal du début du XXe siècle, l’élan émancipateur des années 1970 et le confinement de 2020. À chaque époque son support : le 35 mm noir et blanc pour 1908, le 16 mm aux couleurs pop pour les années 1970, le numérique froid pour 2020. D’un grain d’image à l’autre, d’un format à l’autre, on glisse d’une période à la suivante comme dans un rêve, un sommeil ou une capsule temporelle.

Les protagonistes des trois époques partagent une même ligne de conduite : un attachement farouche à leur indépendance et à leur droiture. Un peu à l’image de la réalisatrice elle-même. Avec très peu de dialogues, on suit d’abord la première jeune femme admise à étudier la biologie dans cette université. Vient ensuite un jeune homme idéaliste qui tente d’apprivoiser à la fois une colocataire indépendante et son géranium. Enfin, un chercheur campé par Tony Leung, l’acteur mythique d’In the Mood for Love, qui se retrouve coincé sur le campus pendant le Covid. Il trompe sa solitude en menant des expériences sur la conscience végétale avec le fameux ginkgo. En filigrane se dessinent la posture de ces scientifiques et la curiosité intime qui les anime. Les plantes sont pour eux une source d’inspiration, scientifique autant que personnelle. Vulnérabilité et échec faisant partie d’un processus nécessaire.

Les sens sont tenus en éveil à chaque plan. Les images et les sons d’Enyedi mêlent habilement réalisme, onirisme et fantastique, avec des incursions expérimentales. Reflets, jeux de lumière, clairs-obscurs, plans en macro, sons organiques, bruissements animaux, allusions sexuelles : une atmosphère naturelle s’installe et prend le pas sur les mots. « L’image et le son déclenchent des sensations qui ne passent pas nécessairement par le récit », explique la cinéaste, qui glisse toujours un végétal dans le champ. Ce souci va jusqu’au générique de fin, qui crédite, après les comédiens, chacune des espèces végétales et animales apparues à l’écran. Sûrement une première.

Le cinéma d’Enyedi est d’une poésie rare qui nous raccommode avec le monde. Il nous rappelle que la nature n’est pas un simple décor : nous en sommes faits. Chez elle, la poésie sert d’abord à décaler le regard. Sans leçon ni injonction, le film ne revendique ni ne politise son sujet écologique : Enyedi le dit elle-même, elle n’a pas travaillé en militante. Il s’agit plutôt d’une poésie lente qui parle… de plantes. De leur calme, devenu presque exotique dans nos vies trépidantes. Et la magie opère même sur petit écran.

Pour prolonger le voyage, d’autres pépites sont à (re)découvrir : Mon XXe siècle, son premier long métrage, Caméra d’or à Cannes en 1989 ; Corps et âme, Ours d’or à Berlin en 2017 et nommé à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère ; L’Histoire de ma femme, en compétition à Cannes en 2021.

Gabrielle Dantoine

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