Budapest Parcours : En mars quand il fait beau, prends un manteau — ou va au cinéma pour le festival francophone
Par Emmanuelle Sacchet
Comme chaque année en mars, la Francophonie est à l’honneur, et il y a franchement de quoi perdre son latin face aux choix cornéliens parmi la centaine d’événements organisés en Hongrie et particulièrement à l’Institut Français. Les miens seront faits de cinéma et de rencontres, dans le plaisir inouï de retrouver la langue de Molière. Pour le meilleur et pour le rire. Alors top chrono, 10 mn pour évoquer les 12 films visionnés dans mon marathon, avec une mention spéciale pour cette sélection mettant particulièrement les femmes à l’honneur.
Inauguration en fanfare
On commence bien-sûr par le commencement : le merveilleux buffet de l’inauguration du 4 mars au cinéma Urania ! Ma cerise sur le gâteau fut l’intervention de la cinéaste Ildiko Enedy, marraine de l’édition 2026, qui a ouvert avec « Partir un jour » d’Amélie Bonnin, film paraissant presque trop léger face à la profondeur de la réalisatrice hongroise. Qu’importe, Juliette Armanet nous a fait revivre notre adolescence des années 80 et son lot d’histoires d’amour invariablement vécues en musique.
L’origine du monde d’un artiste
Il faut voir « La cache » de Lionel Baier pour dire au revoir à notre Michel blanc national dans son dernier film. Fan de la première heure de l’artiste Christian Boltanski, je me suis laissée embarquer par l’excentricité de cette famille parisienne d’origine juive aux prises avec Mai 68. La figure de la grand-mère, campant une mère-grand bourrue et déjantée, est à se tordre de rire. Mais de là à comprendre pourquoi diable le général de Gaulle s’est retrouvé chez eux dans la cachette de la deuxième guerre mondiale… il y a un pas (que je n’ai pas totalement franchi).

Parce-que je le vaux bien ?
L’irrévérence touche son sommet avec le brillantissime duo Isabelle Huppert – Laurent Lafitte dans « La femme la plus riche du monde » de Thierry Kifla, librement inspiré de l'affaire Banier-Bettencourt. Quand le quotidien commence à dérailler, ce ne sont pas tant les millions qui m’ont fait de l’œil que la liberté de ton retrouvée dans le carcan capitaliste de la femme d’affaire-héritière. L’amoralité des deux n’a d’égal que leurs dépenses extravagantes. Comment se battre pour être aimé à sa juste valeur ?
Biopic quand tu nous tiens
Un cours d’histoire du cinéma en accéléré sous-tend « Nouvelle Vague » de Richard Linklater. Le film en noir et blanc agit comme une mise en abyme du cinéma en train de se faire. Intéressant pour expliquer le plus inexplicable des réalisateurs, Jean-Luc Godard. Que dire de mon expérience à l’institut français où le critique de cinéma, György Báron a exposé son point de vue… 100% en magyare ! Mon pauvre Jean-Luc est loin de sortir de son carcan obscur. Mention spéciale pour ce film très à bout de souffle dont les acteurs ressemblent à s’y méprendre aux vrais protagonistes.

Absurdie et existentialisme
François Ozon m’est un paradigme tant il se réinvente à chaque film en revisitant tous les styles. Or, cette adaptation sobre et silencieuse de « L’étranger » de Camus m’a laissée longtemps froide sous la chaleur algérienne choisie en noir et blanc. Jusqu’à la scène finale où Meursault exulte dans sa prison dans un discours libérateur, sublime. La phrase mythique On ne va quand-même pas condamner un homme à mort parce qu’il n’a pas pleuré à l’enterrement de sa mère ? — résume à elle seule l’absurdité étatique autour d’un homme jugé pour son absence de sentiment. Ozon n’échappe pas à la vision postcoloniale du repentir contemporain, ce qui n’est pas sans trahir Camus.
De mal en psy
Je ne sais pas qui d’un psychiatre ou de ses patients a le plus d’imagination et d’hystérie mais Jodie Foster en déborde dans le film « Vie privée » de Rebecca Zlotowski. Entre thriller aux relents freudiens et comédie fantastico-fantaisiste, on se régale de retrouver Daniel Auteuil en ex-mari de l’actrice américaine jouant (en français !) une psychiatre dépassée enquêtant sur la mort d’une de ses patientes. Malgré leur jeu, le film traine en longueur par sa mise en scène un peu fade et convenue. Je me couche donc. Mais pas sur le divan !
La grande arche, cette inconnue
La construction de la Grande Arche n’est pas tant le sujet que le prétexte de questionner la notion d’intégrité artistique parfois difficilement accessible au grand public. Mitterrand avait en effet choisi un architecte danois jusqu’alors inconnu. Sa rigueur toute nordique, frôlant l’inflexibilité, a été mise à mal par les rouages de l’administration française. Le film de Stéphane Demoustier décrit parfaitement la succession rocambolesque de compromis exigés par les aléas des changements politiques et quelques caprices quasi monarchiques d’un temps où l’argent pour la culture n’était qu’un détail. On se régale des scènes avec le québécois Xavier Dolan — autre héros de mon panthéon — qui campe à contre-emploi un truculant petit homme gris de l’état.
PS : Un article suit sur la rencontre avec Laurence Cossé, l’auteur du livre dont le film est tiré.
1989, quelle révolution !
Il est des dates qui claquent pour la vie. A l’instar de Berlin dans le mythique « Good bye Lenin ! », la Roumanie livre à son tour sa version jubilatoire de 1989 dans la tragi-comédie « Ce nouvel an qui n’est jamais arrivé ». Le pays qui ne sait pas qu’il est sur le point de verser dans la révolution prépare les festivités du Nouvel An comme si de rien n'était. Ou presque : le vernis officiel de l’autoritarisme par l’absurde commence à craquer. Le réalisateur Bogdan Mureşanu fait croiser les destins de six personnages drolatiques et morts de trouille dont un formidable petit garçon qui demande au père-Noël soviétique la mort de Ceausescu en cadeau pour son père. Rien que ça. Ainsi, le bouquet final de la contestation que plus rien ne pourra arrêter restera dans les livres d’histoire.

Accent tonique
Même suspendue à grand mal aux sous-titres hongrois, impossible de saisir toute la finesse des dialogues des Bad-boys canadiens du film « Rodéo » de Joëlle Desjardins Paquette. Mais qu’importe, l’accent québécois est une drogue dure ! Le scénario très simpliste qui m’aurait énervée en d’autres films a été bien relayé par les paysages U.S que seuls les road-movies américains savent offrir. Aussi, notre routier qui enlève sa fille pour participer au concours de leur rêve nous fait traverser le Canada avec un immense bonheur. Mais dommage pour la relation père-fille (et mariage foutu) qui passe de fait au second plan.
Sur la vie de ma femme
Feu sous la glace, le talent formel d’Ildiko Enyedi est palpable dans chacune des 169 mn de son adaptation cinématographique du roman éponyme L'histoire de ma femme de l’auteur hongrois Milán Füst… Présenté en compétition à Cannes en 2021, le film déploie des acteurs toujours aussi habités — envoutés même — pour incarner l’histoire improbable d’un couple dépareillé qui se marie sur un pari dans l’Europe de l’entre-deux-guerres. Le capitaine au long court, un géant nordique, cherchera en vain à percer le mystère de sa femme française, évanescente, le temps de sept chapitres à la fois classiques et sophistiqués. Les jeux de l’amour et du hasard sont impénétrables.
Couture et points de suture *
Aie. Que dire d’un film aussi médiocre venant clôturer un festival à la programmation aussi juste ? Vous me répondrez qu’il faut du grand public et qu’Angélina Jolie jouant en français se suffit à elle-même, ce n’est pas faux. Malgré un univers de la Fashion Week parisienne bien décrit — mettant l’accent sur la dureté du milieu derrière les coulisses —les poncifs prennent le dessus sur la profondeur du récit. À l’image de la nouvelle du cancer du sein de la jolie Jolie qui sent un peu le vécu réchauffé.

Un petit dernier pour la route
Femme, maghrébine, banlieusarde, lesbienne, musulmane, pratiquante… l’intersectionnalité cumulant queer story et immigration bat son plein. Et pourtant, la finesse de réalisation de Hafsia Herzi dans la « La petite dernière » évite justement les pièges du film à sujet. Grâce rendue à l’actrice principale, Nadia Melliti qui a reçu plusieurs prix d’interprétation pour ce premier rôle. Elle était d’ailleurs présente à la projection pour répondre aux nombreuses questions du public, avec une simplicité confondante et une implication appréciée. Ancienne footballeuse professionnelle repérée lors d’un casting de rue, elle a joué ce rôle en toute discrétion sans prévenir son entourage afin de mieux s’identifier au personnage de Fatima. Respect. Cette autofiction, nourrie d’apprentissage philosophique, remet en perspective son émancipation et interroge la difficulté de devenir… soi-même.
Je regrette bien-sûr de louper spectacles et rencontres proposées dans ce mois faste and furious. Mais j’aurai la chance de retrouver Ildiko Enyedi le lundi 29 septembre prochain à Paris au cinéma le Balzac. Ce sera en effet l’avant-première française de son film « Csendet barát », l’ami silencieux comme on dit chez nous.
* Juste avant la projection de « Coutures », Eva Vamos a participé à la table ronde organisée le 8 mars — Journée internationale des droits des femmes — symboliquement intitulée « Femmes, médias et cinéma ». En présence notamment d’Éléonore Masson, membre du Collectif 50/50, les échanges ont mis en lumière des avancées réelles en matière de parité, notamment dans les distinctions récentes. Mais le constat reste nuancé : derrière ces signaux encourageants, les inégalités persistent, tant dans l’accès à la réalisation que dans les budgets alloués, sans oublier les enjeux de représentation et de lutte contre les violences sexistes et sexuelles.
La discussion franco-hongroise a ainsi permis de croiser les regards de professionnelles des deux pays. Une confrontation précieuse, selon Éléonore Masson, qui rappelle que la mise en perspective internationale fait avancer, collectivement, les réflexions et les pratiques dans le monde de l’audiovisuel. En attendant, moins de 30% des films sont réalisés par des femmes en France avec des budgets inférieurs d’un quart à ceux des hommes. A bon entendeur…
budapestparcours@yahoo.fr