BIFF : tout commence par le ménage
Borbala CSETE
Le film d’ouverture, Le Journal d’une femme de chambre de Radu Jude, est passé cette année par la Quinzaine des cinéastes à Cannes. Mirbeau d’abord, Renoir et Buñuel ensuite : l’héroïne a déjà fait ses classes. Le cinéaste roumain la rehabille en travailleuse immigrée roumaine, en France, et l’on sait qu’il excelle à ausculter les contradictions de l’Europe.

Gianina garde le fils des autres pendant que sa propre fille grandit en Roumanie, chez sa grand-mère. Noël approche, les retrouvailles aussi, peut-être. Le travail du soin est de ceux qu’on ne remarque qu’en son absence : on ne voit pas le ménage mais on apprécie la maison propre. Le film braque sa lumière sur ce travail invisible, et sur ce qu’il coûte à celles qui l’accomplissent. Ses employeurs ne sont ni cruels ni méchants. Ils sont cultivés, ouverts, progressistes, et Vincent Macaigne incarne cet écart entre les principes affichés et les rapports de pouvoir. Le pire, c’est qu’ils sont sincères. L’inégalité contemporaine a appris les bonnes manières : remercier, s’excuser, bien voter. Et l’Europe, qui aime se raconter comme un espace de libre circulation, de solidarité et d’égalité, constate que circuler librement ne rend personne égal. La femme venue de l’Est est la bienvenue pour son travail, beaucoup moins pour ses aspirations.

Côté hongrois, le BIFF programme deux premières nationales. Jegyzeteim a Marsról (Mes notes sur Mars), de Lili Horvát, arrive de Venise avec Rupert Friend et Mackenzie Davis : une femme disparue réapparaît à ses propres funérailles, ce qui est une manière radicale de reprendre contact. Moulin, de László Nemes, revient sur Jean Moulin, figure de la Résistance, soumis par les nazis à la torture pour qu’il livre ses compagnons : la loyauté mise à l’épreuve.

Une femme de chambre, un résistant, une disparue ressuscitée : qui voit-on, et qui ne voit-on pas ? Le festival parie que la réponse se trouve mieux à plusieurs, dans la salle et après la salle. Au-delà de la diversité des propositions artistiques, l’ambition du BIFF est de créer un dialogue entre les films, leurs auteurs et les spectateurs de Budapest. Les projections seront accompagnées de discussions et de workshops permettant au public d’approfondir les questions soulevées par les œuvres et de mieux comprendre les démarches artistiques qui les animent. Le cinéma devient ainsi un point de départ pour échanger sur la société, la culture et les transformations du monde contemporain. La troisième édition réunit deux jurys : l’un pour la compétition Bloom, consacrée aux premiers et deuxièmes longs métrages de cinéastes émergents ; l’autre composé de critiques et de journalistes.
Le festival mettra également à l’honneur le cinéaste iranien Jafar Panahi pour distinguer une voix cinématographique courageuse et libre. À cette occasion, Taxi Téhéran (2015), son film récompensé par l’Ours d’or à Berlin, sera projeté dans le cadre du festival.