Le futur de la Cinémathèque hongroise : dialogue des exemples du passé et des exigences du présent

Le futur de la Cinémathèque hongroise : dialogue des exemples du passé et des exigences du présent

cultures cinématographiques

Le 4 juin dernier, 10 ans après l’organisation d’un événement similaire, divers acteurs du monde du cinéma et de sa conservation en Hongrie et à l’international se sont réunis à l’Institut français afin de s’interroger sur le futur de la cinémathèque hongroise. Suite à cet événement, j’ai eu la chance d’être accueilli par György Ráduly, dans les locaux des Archives cinématographiques de l’Institut National du Film dont il est à la tête, afin de revenir sur sa vision du travail de conservation et ses aspirations concernant cette future institution.

Face à l’affiche jaune annonçant le programme de cette table ronde du 4 juin, je m’interroge. Pourquoi organiser un tel événement, qui annonce pourtant s’intéresser au futur de l’institution nationale que sera la Cinémathèque hongroise, au sein de l’Institut français - et cela pour la deuxième fois ? Pourquoi avoir consacré la première partie de la rencontre à un échange avec Frédéric Bonnaud, directeur de la Cinémathèque française ? Si ce lien volontairement affirmé et affiché entre cinéma hongrois et français me paraît de prime abord questionnant, il devient évident à l’aune des informations qui me sont ensuite apportées. Plus que simplement logique, le choix du lieu et des intervenants révèle les exemples passés et les aspirations futures qui inspirent et guident les efforts de conservation des films en Hongrie, menés par György Ráduly. D’une part, parce que 130 ans après les premières images filmées à Budapest par les frères Lumières, force est de rappeler que ces échanges s’inscrivent dans la continuité d’une longue histoire commune entre les deux pays. De l’autre, parce que la conclusion de chaque intervenant semble être la même : face aux enjeux actuels, la conservation des films et leur mise en avant ne peuvent aboutir que par le biais d’une coopération entre divers acteurs, tant à l’échelle nationale qu’internationale.

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France et Hongrie, 130 ans de cultures cinématographiques entremêlées

« Toute la communauté internationale des archives du film s'inspire de la France »

- György Ráduly

En effet, la création des frères Lumière n’est pas la seule preuve d’innovation française dans le monde du cinéma. Toujours selon Monsieur Ráduly, « jusqu'à 1936 [date de la création de la Cinémathèque française], la préservation du film n'existe pas ». Cette pratique de conservation, aujourd’hui enjeu national et international, apparaît donc sur le sol français. Interrogé sur les origines de la Cinémathèque française, Frédéric Bonnaud rappelle le rôle clé d’Henri Langlois qui, témoin de la disparition effrayante dont était à l’époque victime le cinéma muet, décide de consacrer sa carrière à sa protection, posant ainsi les fondations du travail de conservation tel qu’on le connaît aujourd’hui.

De plus, d’après György Ráduly, la France ne s’est pas contentée d’initier ce mouvement. En effet, les héritiers français de Langlois s’assurent aujourd’hui encore que leur pays fasse figure d’exemple sur ces questions.

Ces questions, au pluriel, car la conservation est loin de s’arrêter à la mise en bobine d’un film et à sa préservation dans un lieu adapté. Or, si la conservation est un processus à étapes multiples, les Archives hongroises semblent s’inspirer des pratiques françaises à chacune d’elles.

György Ráduly affirme par exemple que « le système de financement du cinéma en tant que domaine culturel est exemplaire » en France, étant par ailleurs bien placé pour en faire l’évaluation, ayant lui-même effectué une partie de sa carrière dans le monde du cinéma et de la culture française.

De plus, comme le rappelle justement Frédéric Bonnaud lors de la conférence, la conservation des films commence par leur préservation mais n’aboutit réellement qu’au travers de leur mise en avant. Pour faire découvrir le patrimoine cinématographique conservé par les Archives à un nouveau public, les Hongrois se sont de nouveau inspirés du système français en mettant en place le « programme classe », basé sur le dispositif Lycéens et apprentis au cinéma du CNC. Le programme, initié par György Ráduly, affiche aujourd’hui un bilan de 160 000 entrées et ne peut être qualifié autrement que de franc succès. En travaillant avec 6000 établissements et en permettant un soutien financier aux cinémas partenaires pour les billets achetés pour des groupes scolaires, les Archives ont réussi à inviter le cinéma dans les salles de classe et les classes dans les salles de cinéma.

Le projet de cinémathèque défendu par l’ensemble des intervenants hongrois n’échappe pas non plus à la règle, mais si György Ráduly affirme prendre exemple sur la France, les projets de la future Cinémathèque hongroise laissent cependant apparaître une institution unique ayant pour objectif une conception à même de répondre aux défis rencontrés actuellement par le monde du cinéma.

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La future Cinémathèque hongroise, ou comment maintenir en vie le patrimoine cinématographique

« Si quelqu’un regarde un film, ce dernier est en vie.»

- Frédéric Bonnaud

“Comment ramener un public devant les films anciens ? ». Cette question, posée par un membre de l’audience au directeur de la Cinémathèque française, est peut-être la seule qui importe réellement. Parce que, comme le rappelle chacun des intervenants, conserver ne suffit plus ; il faut montrer. Mais comment faire ? Pour György Ráduly, la réponse réside d’abord dans la création d’une nouvelle entité culturelle, à savoir la Cinémathèque hongroise. Cette dernière aurait alors l’avantage d’être réfléchie pour répondre aux exigences actuelles. Ainsi, en parlant des récents projets conçus, le directeur des Archives nationales mentionne notamment les adaptations qu’a pu inspirer la crise sanitaire du Covid-19. De la même manière, les différentes expositions mises en place par le NFI, comme celle au musée Ludwig, où 1000 m² ont été remplis d’objets, ont permis une prise de conscience de l’importance de la collection à mettre en avant. La cinémathèque se voudrait donc être un endroit dont la disposition serait réfléchie pour mettre en valeur les 125 ans du cinéma hongrois de la meilleure manière.

Ainsi, tout comme la Cinémathèque française, son homologue hongroise serait investie d’une mission double, soit la conservation et la mise en valeur du patrimoine cinématographique. Or, ce rôle est aujourd’hui de plus en plus complexe. Nombre d'intervenants du 4 juin le déplorent : les gens ne se déplacent plus au cinéma. Pourquoi ?

Sûrement parce que, comme l’explique justement György Ráduly, les modes de consommation culturelle font face à de nombreux bouleversements. Aujourd’hui menacé par les contenus diffusés sur Internet, le monde du cinéma tremble, et nous devrions probablement en faire autant.

« Je suis convaincu que l'enfermement en ligne est un phénomène d'isolement de l'humanité qui ne sert qu'à la dégradation des relations humaines »

- György Ráduly

Mais comment lutter face à cette menace rampante, qui semble déjà avoir gagné ?

En créant un espace vivant, visité, quotidiennement rythmé par des événements. Mais surtout un lieu « défini autour du concept de partage culturel. » À chaque étape de ce projet, György Ráduly semble guidé par les mêmes intentions qui ont poussé les frères Lumière à prendre ces premières images de Budapest, il y a maintenant 130 ans : ce souhait de se rendre visible et de témoigner de la réalité des autres afin d’offrir, d'une part, « un miroir pour nous-mêmes » qui permette de se comprendre, et constituer, d'autre part, « un message audiovisuel pour les autres », destiné à être transmis et partagé. Or, pour cela, le travail de conservation se doit d’être « un dialogue et non pas un monologue ».

Coopération et Solidarité, des valeurs inséparables du travail de conservation

« Il y a des cinémas nationaux, mais je n’ai jamais aimé un film pour sa nationalité. »

- Frédéric Bonnaud

La présence de Frédéric Bonnaud et de Marlena Gabryszewska, vice-présidente du CICAE (Confédération internationale des cinémas d'art et d'essai), prend alors tout son sens. Le cinéma ainsi que sa conservation ne sont pas et ne doivent pas devenir des enjeux purement nationaux.

Dès leurs débuts, les efforts de préservation se manifestent par une volonté de collaboration. Et quelle collaboration ! En 1938, est créée la FIAF (Fédération internationale des archives du film), fruit du travail commun des Français, des Américains, des Britanniques et de l’Allemagne nazie. Dès ses premiers balbutiements, l’effort international de solidarité dans la lutte pour la conservation des films s’inscrit donc dans une volonté d’œuvrer pour un idéal commun au-delà des enjeux géopolitiques.

C’est ce même idéal qui conduit maintenant encore l’action des différentes Archives nationales. Aujourd’hui, György Ráduly peut citer nombre d’exemples de coopération à la fois en matière de recherche et de présentation, avec la France notamment. Une copie du court-métrage Christophe Colomb de 1904 a par exemple été retrouvée dans les archives de Budapest, tandis que Les Maîtres du Temps de René Lalou, restaurés en France à l’aide du CNC, a pu de nouveau être visionnés en Hongrie. Toujours dans une optique de solidarité et de mise en avant du cinéma étranger, différents acteurs collaborent autour de festivals comme celui de Cannes tandis que la Cinémathèque organise des cycles de visionnage du cinéma hongrois.

Cette coopération franco-hongroise semble par ailleurs être sur le point de connaître des jours heureux. En effet, comme l’a rappelé le directeur de l’Institut Français, les échanges du 4 juin se faisaient dans un contexte politique particulier, celui de la rencontre de Péter Magyar et Emmanuel Macron, annonciatrice d’un nouveau partenariat stratégique entre les deux pays où la culture et le cinéma auraient leur place.

Quelle place pour la politique dans la conservation des films ?

Bien que la création de la FIAF semble placer l’enjeu de la préservation au-dessus des considérations politiques, force est de constater que celles-ci s'y immiscent malgré tout. Frédéric Bonnaud rappelle ainsi, dans son retour sur l'histoire de la cinémathèque, l'opposition de Langlois à Malraux, ministre d'État chargé des Affaires culturelles en 1968, épisode qui, par le soutien massif qu'il a suscité dans le monde du cinéma, peut être considéré comme l'un des premiers signes annonciateurs du mouvement de mai 68.

Le soutien politique au domaine culturel est également crucial pour mener à bien les missions qui sont celles des Archives. Ainsi, l’importance donnée à ces questions par les gouvernements sous Mitterrand au début des années 80 a permis un soutien financier plus important à la Cinémathèque.

Aujourd’hui, c’est l’alternance politique majeure que connaît la Hongrie qui pourrait bien avoir un effet sur cette future Cinémathèque. En effet, le pays sort de 16 ans où le gouvernement a certes mené des projets de restructuration du domaine culturel, mais malheureusement pas dans l’optique d’aboutir au développement d’une production cinématographique plus libre. Au cours de la conférence, l’importance encore interrogée de ce changement ne cessait de revenir dans les débats, l’alternance étant parfois présentée comme un début de solution aux difficultés rencontrées par le monde culturel hongrois. Pour György Ráduly, ce qui compte réellement reste « la liberté intellectuelle et surtout le travail libre», ce qui le conduit à voir dans les changements politiques connus par le pays une promesse pleine d’espoir, un sentiment que nous ne pouvons que partager.

« Si ces valeurs sont celles qui guident le régime politique d’aujourd’hui, alors nous allons vers un futur formidable. »

György Ráduly

 Zoé Bourlier