L’Europe face à ses défis : la vision d’András Inotai
Club Europe, CEU, Budapest
C’est dans le cadre du Club Europe que s’est tenue à l’Université d’Europe Centrale- CEU, une conférence très attendue animée par l’économiste András Inotai.
Devant une salle comble et attentive, l’ancien directeur de l’Institut d’Économie mondiale a livré une analyse dense et sans concession de la place de la Hongrie dans l’Union européenne et des défis majeurs auxquels le continent est confronté.
Une intervention qui s’inscrit dans un cycle de conférences consacré à l’avenir de l’Europe.
Un contexte européen en mutation rapide
Dès l’ouverture, Inotai a rappelé que l’Europe évolue aujourd’hui dans un environnement mondial « où les certitudes d’hier peuvent s’effondrer du jour au lendemain ».
Entre la guerre en Ukraine, les tensions au Moyen‑Orient, la rivalité sino‑américaine, les crises énergétiques et climatiques, l’Union européenne doit, selon lui, « réapprendre à penser stratégiquement ».
Il a également souligné la fragilité politique interne du continent : montée des extrêmes en France et en Allemagne, instabilité britannique, fragmentation des opinions publiques.
« Quand un dirigeant peut penser une chose le matin, une autre l’après‑midi et une troisième le soir, le système décisionnel européen n’est plus adapté », a‑t‑il lancé.
La Hongrie, un petit pays au poids potentiellement décisif
Inotai a insisté sur un point paradoxal : malgré son poids économique modeste environ 1,3 % du PIB de l’UE la Hongrie pourrait influencer l’avenir européen « à hauteur de 10 % » si elle choisissait de jouer un rôle constructif.
Selon lui, les résultats des dernières élections hongroises ont envoyé un message clair à l’Europe : il est possible de renverser démocratiquement une hégémonie politique jugée dangereuse, et la société hongroise reste profondément attachée à l’idée européenne.
Souveraineté : un concept dépassé pour les petits États
L’un des fils rouges de la conférence fut la critique du discours souverainiste.
Pour Inotai, la souveraineté « n’a plus de sens pour un pays de deux millions d’habitants » dans un monde interdépendant.
La véritable force réside dans la coopération, la solidarité et l’intégration européenne.
Il a rappelé que les pays baltes, la Finlande ou la Pologne directement menacés par la Russie ont compris depuis longtemps que leur sécurité dépend d’une Europe forte.
Défense européenne : une urgence absolue
Face à l’incertitude américaine, notamment en cas de retour de Donald Trump à la Maison‑Blanche, Inotai estime que l’Europe doit bâtir sa propre capacité de défense, idéalement en complément de l’OTAN, mais sans dépendance totale.
« Si l’Europe ne dispose pas d’une dissuasion crédible, tout peut arriver », a‑t‑il averti, évoquant les déclarations récentes de Vladimir Poutine.
Élargissement : entre nécessité stratégique et prudence politique
L’économiste a rappelé que les négociations avec les Balkans occidentaux Serbie, Monténégro, Albanie, Macédoine du Nord avancent lentement, freinées par :
● le manque de préparation de certains candidats,
● la fatigue d’élargissement au sein de l’UE,
● et la perte de confiance provoquée par certains États membres devenus « récalcitrants » après leur adhésion.
Il n’exclut pas un scénario où les nouveaux entrants rejoindraient d’abord la politique de défense européenne, avant l’Union économique et financière.
Budget européen : un changement d’échelle indispensable
Pour répondre aux défis du siècle, Inotai estime que le budget européen actuellement autour de 1 % du PIB de l’UE devra être porté à 1,5 % voire 2 %.
Objectifs prioritaires :
● défense,
● transition énergétique,
● soutien aux régions vulnérables,
● politique industrielle, égions vulnérables.
Mais il prévient : « Cela exigera un effort financier des États membres, et donc un travail de pédagogie auprès des citoyens. »
Innovation : la clé de la survie européenne
Interrogé sur l’avenir technologique du continent, Inotai a été catégorique : sans un investissement massif dans la recherche, l’innovation et l’intelligence artificielle, l’Europe sera distancée.
Il a rappelé que la Hongrie, par exemple, reste très en retard, avec des dépenses de R&D autour de 1,3 % du PIB, loin de l’objectif de 3 % fixé il y a vingt ans.
Un appel à la lucidité et à la responsabilité
En conclusion, Inotai a insisté sur la nécessité d’un « réveil européen ».
L’Europe, dit‑il, fait face à des « défis uniques » qui peuvent devenir une « chance unique » si les dirigeants savent agir ensemble.
Il a également appelé la Hongrie à retrouver un rôle constructif dans l’Union :
« Nous devons reconstruire en même temps que nous déblayons les ruines. C’est difficile, mais indispensable. »
Clément Desquesnes, Méline Pereira et Océane Cance