« Les intensités de la disparition » : vernissage à bord du A38

Ce mercredi 2 septembre, nous avons eu l'occasion d'embarquer à bord du A38 pour découvrir le vernissage de l'exposition d'Attila Szűcs, accompagné par la sortie du livre Les intensités de la disparition. Jeux de lumières et variations de volumes dans la peintures d'Attila Szűcs (Az eltűnés intenzitásai. Fényjátékok és szóródások Szűcs Attila festészetében) de Márk Horváth et Ádám Lovász. Après la lecture d'un extrait de l'ouvrage sur fond d'un court-métrage d'ambiance réalisé par Attila Szűcs, les spectateurs ont pu déambuler et admirer les sept tableaux présentés.

Attila Szűcs est né en 1967 à Miskolc mais vit et travaille à Budapest depuis 1981. Il étudie au Collège hongrois des Beaux-Arts sous la direction d'Ignác Kokas et reçoit son premier prix en 1997. Il reçoit ensuite le prix Munkácsy en 2005 et le prix Leopold Bloom en 2011. Il a été exposé dans de très nombreux pays d'Europe et même à New York et Mexico. Ses peintures sont étroitement liées aux traditions classiques, en effet il utilise de la peinture à huile sur des toiles traditionnelles. Mais dans la deuxième moitié de la décennie il a développé son propre style et est aujourd'hui reconnu comme un peintre novateur de la conception post-conceptualiste.

L'art post-conceptuel s'appuie sur l'héritage de l'art conceptuel dans l'art contemporain. L'attention est fixée sur l'idée derrière l'objet artistique et la façon dont on peut questionner le rôle traditionnel de cet objet comme transporteur de sens. Dès lors, la nécessité de la matérialité de l'objet est remise en cause et les artistes ont commencé à « dématérialiser » l'art par des productions abstraites ou éphémères. L'art post-conceptuel ne dématérialise jamais complètement l'objet mais le rend flexible, malléable, notamment par l'utilisation des nouvelles technologies. Il se retrouve donc à mi-chemin entre la représentation fidèle de l'art conceptuel et la recherche de dématérialisation de l'art contemporain. Ainsi, Attila Szűcs utilise très souvent des images médiatiques, trouvées sur internet, dans des journaux ou sur des cartes postales, puis, tout en conservant pour lui ses compositions, il se concentre sur un élément central de l'image (un objet, un visage, une silhouette...). La peinture réaliste de l'objet central est alors confrontée à un autre environnement, à un arrière-plan beaucoup moins formel : la peinture laisse place à l'interprétation. Les peintures d'Attila Szűcs ont toujours quelque chose d'onirique : les objets, les scènes, les personnes décrites apparaissent vaguement familières mais en même temps lointaines, déformées, libres de sens. Lorsque l'on en discute directement avec lui, Attila Szűcs explique « Il y a beaucoup d'histoires, tout ce que je peins est un mélange d'histoires. Je travaille avec quelques photos et je commence par-là, mais ensuite, lorsque la peinture est terminée, il vous serait absolument impossible de retrouver la moindre trace de mon cheminement ».

Malgré cette impossibilité à retracer le chemin de conception des œuvres, les philosophes Márk Horváth et Ádám Lovász se sont mis au défi d'analyser les peintures d'Attila Szűcs dans un ouvrage en 36 chapitres (six sujets divisés en 6 sous-chapitres), ce nombre étant un hommage au précurseur du post-conceptualisme John Baldessari et son projet Throwing four balls in the air to get a square – best of 36 tries (Lancer quatre balles en l'air pour obtenir un carré – le meilleur des 36 essais). Des discours de sciences sociales les plus consensuels à une tentative d'élévation du niveau moyen de la théorie de l'art en passant par mysticisme et érotisme, le lecteur peut évoluer de façon non linéaire dans cette exploration à la fois philosophique et accessible de l'art. L'objectif de l'ouvrage est de donner une place à tout ce qui semble contredire l'esthétique pure, d'explorer la philosophie de l'art, de montrer la vérité de l’œuvre, si tant est qu'elle existe. Le plus important pour les deux auteurs, c'est que la sagesse n'est pas un état mais un processus. En effet, au cours de ce volume, ils fournissent au lecteur des pensées inachevées, ils ne donnent pas de schéma à suivre mais plutôt les tendances évoquées par les œuvres, les chemins enregistrés dans l'écriture et les trajectoires de la pensée.

Les deux philosophes, qui se sont rencontrés à l'université de sociologie en 2012 et ont depuis co-écrit plusieurs ouvrages en anglais et en hongrois sur divers sujets, ont accepté d'expliciter leur projet en interview. Márk Horváth explique que l'idée leur est venue il y a déjà quatre ans puis qu'ils ont commencé à lui donner forme pendant l'été 2017, d'abord dans l'objectif de réaliser une grande exposition autour de leurs réflexions. Puis il rit un peu et nous avoue qu'ils ont raté le deadline alors ils en ont profité pour complètement repenser le projet et approfondir leurs recherches. Attila Szűcs insiste alors sur le fait qu'il leur a laissé une complète liberté, leur ayant fourni des centaines de peintures sans aucune directive ou influence sur les 36 qui ont finalement été sélectionnées. « C'est vraiment leur livre » conclut-il.

Les deux auteurs et le peintre ont donc collaboré, mais Ádám Lovász rappelle « C'était notre principale idée, nous voulions travailler sans un concept ou une méthode prédéfinis. À l'origine on écrit à propos de la philosophie post-moderne ou du transhumanisme, nous ne sommes pas critiques d'art. Attila nous a offert une grande liberté pour explorer et expérimenter. Ses peintures ont été une inspiration pour nous, on a cherché le sous-texte de ses œuvres et ensuite on a écrit tout ce qui nous passait par la tête à leur sujet. Ce livre est un mélange de philosophie, de littérature et de critique. C'est en quelque sorte un projet unique en son genre et c'est ce qu'on aime chez lui. On peut le comprendre et l'apprécier sans concepts ou connaissances philosophiques de base mais il peut aussi être lu comme un texte philosophique étant donné que nous sommes philosophes ».

À cela, Márk Horváth ajoute : « C'est un livre différent et dans le contexte hongrois, en langue hongroise, on a peu d'exemples de ce genre, là où en français ou en allemand il y a beaucoup d'artistes et d'auteurs qui ont un style similaire. En Hongrie, on manque un peu de ça et ce livre pourra paraître étrange, mais c'est un peu aussi notre objectif, en quelque sorte. On essaye d'introduire de nouveaux sujets dans le contexte hongrois et les mentalités hongroises ».

Une collaboration inattendue donc, qu'Attila Szűcs explique avoir vécue comme une expérience intéressante car le poussant en dehors de sa zone d’expertise. En effet, il nous dit être ouvert à l'échange, au partage et à l'influence mutuelle, mais nuance : « Mon approche du monde et mon approche des choses est différente, je dirais même presque totalement différente, de l'approche philosophique. Mais j'apprécie ça, ces différences. Les philosophes vivent dans un univers différent du mien, c'est une forme différente de logique. Ils essaient toujours de définir les choses par le moyen du langage, et le langage est très important bien sûr, mais mon langage quand je peins est un outil totalement différent. Ce sont les couleurs, les formes, les proportions, les émotions, beaucoup d'émotions. Quand je peins j'ai la sensation de ce que je fais et je ne peux pas vraiment l'expliquer avec des mots. C'est un langage vraiment différent. Pour être honnête j'étais complètement ignorant au départ, car ce n'est pas vraiment ma tasse de thé la philosophie post-humaniste, mais finalement j'apprécie vraiment leur livre et je n'ai absolument rien à en redire ».

Le peintre ne se dit donc pas philosophe, et pourtant, comme l'a souligné Iván András Bojár : « Les peintures de Szűcs sont basées sur des photographies. Il trouve, collecte et enquête sur les images qui l'intéressent, emportant en lui cette (in)quiétude conservée jusqu'à ce que soudainement, à l'improviste et après quelques croquis, les images se laissent transposer en peinture. Une photo est la reproduction mécanique du spectacle de la réalité. Dans les images de Szűcs, une sélection a lieu et les éléments intéressants de ce « spectacle-réalité » émergent pour lui. Même s'il souhaite rester fidèle à l'image mécanique, l'acte de peindre met en jeu des aspects personnels. Malgré ses efforts de réalisme, dans l’œuvre de Szűcs, l’image se transforme en opinion. » De même, lorsqu'on lit des critiques de ses tableaux, il est beaucoup fait mention de mélancolie, de la rougeur du sang, la ligne de lumière, l'atmosphère lourde et l'harmonisation saturée d'électricité, toutes ces choses qui imprègnent les pages du livre tout comme ses tableaux.

Lorsqu'on lui demande s'il se reconnaît dans ces interprétations et dans cette mélancolie, Attila Szűcs détourne le regard et répond pudiquement : « Oui, peut-être, cela vient de ma trame de fond personnelle ». Peut-être trouverons nous plus d'éléments de réponse dans l'ouvrage, ou peut-être sommes nous supposés construire nous-même notre sens.

Maïa Casimir-Favrot

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