Une „Folle Journée” à la hongroise …

Marathon Beethoven au Palais des Arts de Budapest

Parmi les nombreux anniversaires célébrés cette année, figure en premier lieu le bi-cent cinquantenaire (250 ans) de la naissance de Beethoven (1). A cette occasion, une journée lui a été entièrement consacrée ce 2 février dans le cadre de la série des marathons instituée voici 12 ans par Iván Fischer. Journée de concerts non-stop agrémentée de projections et d´une exposition qui se tient en chaque début d´année au Palais des Arts de Budapest (Müpa).

Depuis sa création, ce fut la deuxième consacrée au natif de Bonn. Journée qui aura connu un vif succès auprès du public, toutes les places étant parties pratiquement dès leur mise en vente, cinq mois avant la tenue de la manifestation. Au programme : six symphonies (et romance pour violon), deux ouvertures, un récital de piano et quatre œuvres de musique de chambre, à quoi s´ajoutait une présentation musicale destinée aux enfants. Le principe : présenter un compositeur sous ses différents visages, aussi variés que possible, un peu, comme se plait à le dire Iván Fischer, à la manière d´une exposition où seraient dévoilées les différentes époques et manières d´un peintre. Le tout placé sous le concept „Joie et Liberté”.

Pour notre part, nous avons assisté à quatre concerts : 1ère, 2ème, 4ème et 8ème symphonies, ouvertures Egmont et Léonore III et la romance en fa pour violon. Certes, non les plus réputées des neuf symphonies, mais au moins des œuvres moins souvent jouées, donc une bonne occasion de les réécouter (2). Et de les réécouter chacune interprétée par une formation différente. Occasion unique pour procéder „en direct” à des comparaisons intéressantes (tempos, sonorités, mise en avant de tel ou tel pupitre). Voyons donc ce qu´il en fut.

Pour ouvrir la journée fut donnée la 1ère symphonie par l´Orchestre Danubia d´Óbuda sous la direction de Máté Hámori, ainsi que la Romance en fa avec la jeune violoniste Júlia Pusker en soliste (3). Suivait une projection de Fidelio (1er acte), dans une version dirigée par Harnoncourt à l´Opéra de Zurich. Et, pour clore la matinée, la Quatrième symphonie par l´Orchestre MÁV conduit par le chef israélien Daniel Boico.

Pour reprendre la série, en fin d´après-midi, la 2ème symphonie et l´ouverture d´Egmont. Par les Cordes de Budapest sous la direction de Gábor Káli. Concert suivi d´une projection de la Missa solemnis (2de partie, Staatskapelle de Dresde) en attendant le concert suivant donné par la Philharmonie de Pannonie placée sous la direction d´András Vass pour nous interpréter la Huitième symphonie et l´ouverture Lénore III.

Par où commencer ? Il est bien difficile de faire un choix, chaque formation et chaque œuvre présentant un caractère propre. Commençons donc par le début pour signaler d´entrée la présence d´une soliste qui fut pour nous une révélation : la violoniste Júlia Pusker dans la Romance en Fa. Tirant de son instrument un son d´une grande finesse, doux, agréable à l´oreille. Mais un son presque trop fin, de sorte qu´elle nous semblait par moments couverte par l´orchestre. Un orchestre en verve dans la Première symphonie qui suivait, servie avec élan, fraîcheur, presque avec verdeur, serais-je tenté de dire. Ce qui est somme toute normal quand on sait qu´il s´agit là d´une œuvre de jeunesse (Beethoven n´avait pas trente ans). Une œuvre encore inspirée de Mozart et, surtout, de Haydn dont on retrouve par endroits cette pointe d´humour bien caractéristique. Une formation dont les pupitres sonnaient avec une égale clarté, aucun n´étant mis en avant sur l´autre.

En contraste, les musiciens de l´Orchestre MÁV, sous la direction du jeune chef israélien Daniel Boico, allaient nous offrir dans la Quatrième une sonorité chaude, plus dense (il est vrai, avec une formation plus nombreuse), avec davantage de différenciation entre les pupitres, les cuivres et la timbale étant davantage mis en avant (presque un chouïa de trop...). Mais c´est l´œuvre qui le veut. En tous les cas, une interprétation à laquelle nous avons pris grand plaisir.

Pour la suite, ce fut d´abord l´ouverture d´Egmont, puis la Deuxième symphonie par les Cordes de Budapest, formation jusque-là jamais entendue, que nous découvrions donc. Pour le coup, ce fut, ici encore, une révélation. Une formation constituée au départ en orchestre de chambre. Ce qui s´entendait. Interprétation toute en finesse, clarté des timbres, équilibre des pupitres. Nous avons été séduits, que ce soit dans l´ouverture ou dans la symphonie. Ce qui est visiblement à mettre à compte du chef, Gábor Káli. Un jeune chef aux gestes vifs, mais tout en même temps élégants et sans excès. Spécialisé dans le répertoire de l´opéra (il dirige actuellement la Flûte enchantée au Semperoper de Dresde), Gábor Káli, premier prix au concours des Jeunes chefs de Salzbourg, fut entre autres élève de Kurt Masur et Bernard Haitink. On reparlera de lui. Quant au programme, il pourrait a priori surprendre, associant deux œuvres en principe contrastées. Mais il nous a finalement paru à l´écoute cohérent. Telle cette longue et lente introduction précédée d´un puissant accord que l´on retrouve dans la symphonie et dans l´ouverture. Ressemblance également perçue en d´autres passages. Une deuxième symphonie qui se situe entre deux eaux. Encore inscrite dans la lignée de Mozart et Haydn, mais présentant tout en même temps des innovations audacieuses qui déconcertèrent le public de l´époque (4). Un concert qui aura sans nul doute constitué le temps fort de la journée.

Au programme du concert suivant figuraient également une ouverture (Léonore III) et une symphonie (la Huitième), par la Philharmonie de Pannonie sous la direction d´András Vass. Une interprétation qui offrait un violent contraste avec le concert précédent. Spectaculaire, certes, mais qui nous a semblé quelque peu sèche et manquant de nuances. La Huitième symphonie est généralement appréciée pour son charme particulier, notamment dans ce fameux canon repris dans son deuxième mouvement (5) et le menuet de son troisième mouvement. Charme que nous n´avons pas vraiment ressenti. Quant à Lénore III, pourquoi cette mise en avant excessive des cuivres ? Notamment des cors, qui, non seulement couvraient les cordes, mais dont le timbre peu discret heurtait par moments nos oreilles. Malgré tout, ce fut l´occasion de réécouter deux œuvres que nous avons particulièrement à cœur, notamment cette magnifique ouverture de Léonore III.

Conclusion ? Une journée qui, outre le plaisir qu´elle nous a procuré de réentendre des œuvres dont on ne se lassera jamais, a témoigné, une fois de plus, du niveau de la vie musicale en Hongrie, pays qui, en regard de sa taille, nous offre un nombre impressionnant de formations de qualité. Notamment à Budapest, avec à la clé une offre de concerts particulièrement riche et variée, ce dont nous ne nous plaindrons pas.

Enfin, pour en revenir à cette „folle journée”, un autre plaisir : celui du partage avec cette foule nombreuse et visiblement comblée qui, toute la journée durant, du matin au soir, arpentait halls et foyers entre deux concerts. Partage d´une même passion pour cet être cher à qui nous devons tant. Un digne hommage lui a été ici rendu. Pour terminer, qu´un grand merci soit adressé à Iván Fischer sans qui cette journée n´eût pas été (puisqu´il en fut l´initiateur et l´organisateur, au demeurant bien inspiré).

Pierre Waline

(1): né le 15 (ou 16) décembre 1770, Beethoven s´est longtemps cru de deux ans plus jeune. Son père peu scrupuleux ayant triché sur l´année de sa naissance pour mieux le présenter - et exploiter - en enfant prodige.

2): les deux autres symphonies au programme étant les 3ème et 7ème pour lesquelles toutes les places étaient parties dès les premiers jours. Une originalité : pour la Septième, par l´Orchestre du Festival, Iván Fischer en a confié la direction partagée à quatre jeunes débutants sélectionnés par concours.

(3): avec sa sœur Ágnes, également violoniste, Júlia Pusker (1991) se produit régulièrement sur la scène hongroise. Titulaire de plusieurs prix, elle a débuté avec Iván Fischer et l´Orchestre du Festival. Elle est depuis cinq ans artiste résidente à la Chapelle Musicale de la Reine Elisabeth de Belgique sous la direction d’Augustin Dumay.

(4): un critique contemporain à l´imagination fertile voyait dans son dernier mouvement „les soubresauts d´un dragon terrassé.”

(5): écrit sur la demande de Nepomuk Mӓlzel, inventeur du métronome. Invention qui fit beaucoup de bruit à l´époque, à laquelle Beethoven s´intéressa de près.

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