1989-1990. Qui se souvient encore du Premier ministre hongrois Miklós Németh? Et pourtant..

Une expérience qui serait intéressante à tenter : interroger dans les rues de Budapest les passants pour qu´ils nous citent les noms de ces deux hommes politiques hongrois qui, à dix ans d´intervalle, furent les plus jeunes Premiers ministres de leur temps. Sans nul doute, beaucoup nous répondraient sans hésiter pour l´un : Viktor Orbán, Premier ministre à 35 ans en 1998, pardi ! Et pour l´autre ? Je donne à parier que bien peu sauraient répondre : Miklós Németh, Premier ministre à 40 ans en 1988. Et pourtant…

Miklós Németh sans qui rien ne se serait passé, du moins pas si aisément et pas si rapidement, au moment de la chute du Mur et du communisme en Europe centrale. Certes, la chute des régimes en place, condamnés à terme, était inéluctable, mais elle eût probablement pris bien plus de temps.

Alors que les médias viennent de célébrer la suppression du Mur de Berlin intervenue le 9 novembre 1989, bien peu rappellent les évènements qui l´ont précédée. Ou du moins, s´ils le font, bien peu évoquent le nom de celui qui, depuis la Hongrie, fut à l´origine ce petit raz-de-marée, Miklós Németh.

Qui était-il donc ? Issu d´un milieu rural modeste, profondément catholique, Miklós Németh né en 1948, gravit rapidement les échelons à l´Université, puis au sein du parti. Économiste de formation, il eut parmi ses maîtres l´un des initiateurs des réformes lancées en 1968 par János Kádár pour libéraliser le système économique en place, stimuler la concurrence en y introduisant des éléments empruntés au capitalisme et assouplir le Plan. Etudes complétées par une bourse qui lui permit de se rendre aux Etats-Unis (Harvard). Une influence qui allait profondément l´imprégner et qui en fera par la suite le spécialiste et responsable des affaires économiques au sein du Parti.

C´est à ce titre qu´il fut nommé Premier ministre en novembre 88 (1), moment où, confronté à un lourd endettement, le pays offrait une situation désastreuse au plan économique. Nomination par laquelle le Premier Secrétaire de l´époque, Károly Grósz, successeur de Kádár, entendait surtout s´en faire une sorte de bouclier, un bouc émissaire. Car, paradoxalement, Németh n´était pas précisément en odeur de sainteté auprès des hauts dirigeants du Parti. Inquiétés par ses prises de position libérales et l´expérience qu´il s´était acquise aux USA. Au point de le mettre par la suite sur écoutes téléphoniques. Des prises de position libérales qui allaient rapidement se faire sentir au plan politique : transformation du Parti Socialiste Ouvrier Hongrois en simple Parti Socialiste et nomination de ministres responsables non plus devant les instances du Parti, mais devant le seul Parlement.

Tout alla alors très vite. Moins de six mois après sa nomination, Miklós Németh allait surprendre son monde avec une expérience osée, mais qui eut peu de retentissement à l´étranger : cisailler un bout de barbelés du rideau de fer (avril 89). Encouragé par l´absence de réaction de Moscou, il renouvela l´expérience deux mois plus tard. Cette fois en la médiatisant et la confiant à son ministre des Affaires étrangères Gyula Horn. Pour le coup, ce fut un choc. Toute la presse - invitée à l´évènement - publiant la fameuse photo où l´on voit, tout sourire, les ministres autrichien et hongrois découper ensemble un bout de barbelé. A vrai dire, au-delà de cette action „humanitaire”, le geste avait également une raison plus terre-à-terre. Usées par le temps et dépassées au plan technique, les installations du rideau de fer nécessitaient une rénovation complète, ce qui aurait coûté une fortune. Dépense dont le Premier ministre se serait volontiers passé,

Du coup, l´opposition au régime, qui prenait de plus en plus forme, sauta sur l´occasion. En organisant moins de deux mois après, le 19 août, un pique-nique géant à deux pas de la frontière. Pique-nique „paneuropéeen”, parrainé entre autres par Otto de Habsbourg, en présence du ministre Imre Pozsgay, qui eut un grand retentissement. Opération au demeurant fort sympathique qui se traduisit par le passage en Autriche de 600 ressortissants de la RDA. Sous le nez de garde-frontière désappointés qui, après longue hésitation, décidèrent de les laisser passer. Poste frontière dont, comme par hasard, le commandant avait pris congé ce jour-là…

Car il faut savoir qu´en cet été 1989, près de 80 000 ressortissants de l´Allemagne de l´Est se trouvaient sur le sol hongrois. Qui refusaient de rentrer chez eux. Donc à la charge de l´État hongrois. Venus en touristes (le Balaton constituant un lieu idéal de rencontre entre Allemands de l´Ouest et de l´Est). Une lourde charge pour le gouvernement hongrois qui se refusait à les renvoyer chez eux.

Tout alla alors très vite. Dès la semaine qui suivit le pique-nique, Németh, par son ambassadeur, sollicita une entrevue avec le chancelier Kohl. Entretien qui se déroula dans le plus grand secret le 25 août au château de Gymnich près de Cologne. Auquel n´assistèrent que les deux chefs de gouvernement en présence de leurs ministres des Affaires étrangères, Horn et Genscher, ainsi que de l´ambassadeur hongrois à Bonn. Németh posa alors la question de savoir si, en cas de départ des 80 000 Allemands de l´Est bloqués en Hongrie, Kohl accepterait de les accueillir en RfA. Ému, le chancelier proposa de lui accorder en échange des avantages économiques. Ce que, bien avisé, Németh se garda d´accepter. La suite, nous la connaissons. Départs en masse, suivis moins de trois mois plus tard de la chute du Mur.

Auparavant, Németh avait pris la précaution de sonder Gorbatchev sur sa réaction dans le cas d´une transition de la Hongrie vers une démocratie parlementaire pluripartite. La réponse de Gorbatchev : „Vous êtes un pays souverain, c´est votre affaire. Pour ma part, je ne souhaite pas renouveler l´expérience de 1956”. Réponse claire. Contrairement à ce qui a été dit, il semble que la question de l´ouverture des frontières n´a pas été abordée. Mais elle l´aurait été par la suite lors d´une rencontre Kohl-Gorbatchev.


Crédit : Heti Válasz

Maintenant, il convient d´évoquer un autre évènement qui eut également un grand retentissement : le transfert des cendres d´Imre Nagy, le 16 juin, devant une foule immense sur la place des Héros, à Budapest. Parmi les orateurs intervenus, un certain Viktor Orbán, jeune étudiant en droit de 26 ans, accouru pour l´occasion d´Oxford où il étudiait sur une bourse (allouée par un certain George Soros…). Discours enflammé qui lui valut un grand succès, dans lequel il exigeait notamment le départ immédiat des troupes russes.

Moins d´un an plus tard (avril 90) se déroulèrent les élections qui portèrent József Antall, candidat du Front démocratique (MDF), au Pouvoir. Que se passa-t´il entre-temps ? Une époque bien difficile pour Németh qui eut à faire face à deux oppositions. Celle de la droite et d´une partie des démocrates qui réclamaient son départ immédiat. Mais aussi et surtout, celle de l´aile dure de son de son propre parti, qui freinait des quatre fers. A commencer par Károly Grósz qui fit tout pour lui poser des obstacles et semer sur son chemin quelques charmantes petites peaux de banane. Mais le Premier ministre tint bon, et c´est peut-être là, plus encore que le reste, son plus grand mérite. Car le pays, après quarante ans d´emprise communiste, n´était pas prêt et il convenait d´aménager le terrain sans brusquerie, ce qui nécessitait plusieurs mois. Mais, comme on sait, tout se déroula dans l´ordre pour déboucher sur le nouveau régime que nous connaissons depuis.

Alors, pourquoi Miklós Németh est-il resté aujourd´hui dans l´ombre, du moins auprès d´une grande part des médias et de l´opinion publique ? A notre sens deux raisons à cela. Tout d´abord de par sa nature discrète et réservée, peu porté sur la médiatisation et fermé à toute publicité. D´où, comme on l´a vu, la mise en avant de son ministre Gyula Horn. Horn qui devint vite le „héros du jour”, récompensé du prestigieux prix Karlpreis par les Allemands. Allemagne où une rue porte son nom (Wertheim). Et qui allait par la suite être Premier ministre dans le nouveau régime. Donc tout le contraire du tempérament d´un Viktor Orbán. Viktor Orbán qui, précisément, suite à son discours du 16 juin, allait lui voler la vedette, et l´occupe aujourd´hui encore. Mais, soyons sérieux, qui peut croire que c´est sur les instances d´un jeune étudiant de 26 ans que Gorbatchev allait retirer ses troupes ? Ne rêvons pas ! Certes, il n´était pas seul, largement soutenu par les milieux estudiantins, d´où la fondation du Fidesz. Mais tout-de-même.

Pour celles et ceux qui lisent le hongrois, nous ne saurions, pour terminer, que recommander ses souvenirs regroupés dans un ouvrage intitulé „Car c´est l´intérêt du pays” (Mert ez az ország érdeke), recueillis par András Oplatka, publiés aux Éditions Helikon (malheureusement non traduits).

Pierre Waline

(1): Károly Grósz, qui cumulait les fonctions de Premier Secrétaire du Parti et de Premier ministre, ayant renoncé à la seconde pour mieux se concentrer sur la première. Deux autres candidats : l´économiste Rezső Nyers et le ministre Imre Pozsgay qui, au demeurant, allaient jouer un rôle essentiel dans la suite des évènements.

Articles: 
field_vote: 
Votre notation : Aucun(e) Average: 3 (1 vote)