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Eric Fournier : "La francophonie transcende son espace naturel”


By JFB - Posted on 10 mars 2017

« Nous sommes des milliers à fêter la francophonie et la langue française sur les cinq continents » – a écrit Michaëlle Jean dans son message pour la Journée Internationale de la Francophonie, le 20 mars 2016 évoquant une unité très large, l’esprit des Lumières et le pouvoir des mots qui nous relient. Juste avant le lancement de la 17e édition du Festival de la francophonie organisé du 1er mars jusqu’au 1 avril, nous avons rencontré l’Ambassadeur de France en Hongrie afin qu’il nous présente les nombreux événements culturels ponctuant les festivités tout en partageant avec nous sa vision de l’identité européenne et de l’éducation.


Eric Fournier : Le Festival de la Francophonie rassemble théoriquement 55 pays membres de l’OIF, en pratique beaucoup moins car vous avez des pays qui ne se sont pas vraiment engagés dans la francophonie au même titre que d’autres. Le Qatar par exemple fait partie des 55 pays mais n’est pas aussi impliqué que le Canada, pour qui la politique de soutien à la langue française est à égalité avec la langue anglaise. Il y a des disparités bien entendu, mais ce n’est pas grave. Le but de la francophonie, ce n’est pas l’uniformité, ce n’est pas le multiculturalisme dévoyé, c’est le respect des cultures, mais aussi le soutien au français et à une certaine vision du monde. Vous savez que dans la francophonie, il y a un certain nombre d’engagements qui sont pris dans les chartes francophones par les États-membres ou les États aspirants à devenir membres, et parmi ces valeurs il y a le respect de la pluralité démocratique et de la liberté de la presse. C’est aussi cela qui sera défendu pendant un mois.

Durant le mois de la francophonie se déroule aussi le Printemps des Poètes en France, qui s’étale du 4 au 19 mars – cette année plusieurs poètes sont mis à l’honneur, d’Afrique notamment mais aussi des Pays-Bas. Cette francophonie transcende son espace naturel pour incorporer des pays européens non-francophones tels que les Pays-Bas. Mais encore, ce mois de mars correspond au moment où nous nous mobilisons pour la gastronomie française, notamment le 21 pour l’événement Goût de/Good France. Et donc tout au long du mois, vous aurez des événements qui seront liés à la gastronomie, au cinéma, à la poésie, à la musique – à toute une palette de styles artistiques.

JFB : Avec l’arrivée du printemps, un beau panorama nous attend sur un plan culturel, entre les murs de l’Institut français de Budapest mais également hors de ceux-ci. Quand on parle de francophonie et de l’entente des nations, on évoque aussi l’identité européenne. Vous allez intervenir durant un colloque au château de Fehérvárcsurgó à ce propos ?

E. F. : J’interviendrai parce que ce concept me paraît très important. En réalité on peut parler d’identité européenne à travers un héritage culturel, qui est d’abord judéo-chrétien et littéraire. Il ne faut pas oublier que c’est finalement à travers l’œuvre d’Homère chez les Grecs, et à travers la Bible qu’on trouve le fond absolu de l’Europe. Le philosophe Emmanuel Levinas l’a parfaitement dit :   « L’Europe, c’est la Bible et les Grecs » [dans A l’heure des nations, édition de Minuit, 1998, ndlr]. Il n’y a rien d’autre à ajouter, et toutes les fantasmagories de certains n’ajouteront jamais rien de plus à cette belle définition de ce grand intellectuel d’origine lituanienne qui a, comme d’autres, fait de la littérature européenne le socle de sa pensée et de sa réflexion. Et c’est là-dessus que je parlerai, notamment à un moment où des menaces particulières pèsent sur cette identité européenne, à un moment où certaines idéologies extrêmes voudraient la détruire au nom d’un absolu qui est souvent le fruit d’un fanatisme religieux. Cette identité européenne est aujourd’hui menacée; elle doit donc être réaffirmée à travers sa littérature qu’il faut connaître. J’apprécie à cet égard la manière dont Philippe Sollers par exemple, dans son dernier livre Beauté (Gallimard, 2017), magnifie l’héritage européen, à travers Jean-Sébastien Bach, à travers Mozart, à travers Homère bien sûr, mais aussi à travers des auteurs comme Joyce, Céline, Rimbaud et bien d’autres. Tout cela constitue le socle de l’identité européenne qu’il faut absolument défendre et promouvoir.

Pour en revenir à la diversité des sites autour du Festival de la francophonie, c’est vrai qu’il aura lieu un peu partout : à Szeged l’on pourra assister au concert du groupe 2HOMS , à Pásztó se déroulera un concours de poésie improvisée et de slam, à Pécs un festival de théâtre, à Miskolc et à Debrecen d’autres activités sont prévues. Il aura lieu également dans plusieurs institutions culturelles de Budapest, qu’il s’agisse de cinémas, de théâtres, de salles prestigieuses comme le MÜPA (ayant accueilli Naïs de Rameau le 4 mars). Il y aura également dans des salles comme le MOM les concerts de Richard Galliano et d’Eric Truffaz : le premier est un accordéoniste, le deuxième un trompettiste, et eux aussi font partie de cette identité européenne à travers les musiques qu’ils créent et jouent avec d’autres artistes. Ce qui me paraît intéressant aussi de mettre en valeur, c’est l’un des thèmes choisis pour la session nocturne du Festival du film, qui est la nuit. Beaucoup de films s’y rapportent : Ouvert la nuit, J’ai pas sommeil, Clair de nuit, Nocturama, Les contes de la nuit. Peut-être irai-je justement profiter de ces séances nocturnes.

JFB : A peine arrivé à Budapest, vous vous étiez rendu au lycée Kölcsey où le JFB avait eu l’occasion de vous interviewer. C’était une belle occasion parce que vous aviez donné au lycée le label d’excellence, et il y avait un plan d’action évoqué. Comment cela a évalué depuis ?

E. F. : Ce LabelFrancÉducation a été donné depuis à 8 établissements – la Hongrie abrite donc 8 établissements francophones qui sont considérés comme « excellents ». C’est l’un des chiffres les plus importants rapportés à la population, et surtout nous avons délivré ces labels avec sérénité, puisque depuis mon arrivée je crois que j’ai dû en mettre en place au moins 5. Au fond, cela sert à garantir que l’enseignement qui est donné en français dans ces établissements corresponde à des normes extrêmement exigeantes sur le plan pédagogique, que les étudiants soient capables de s’exprimer dans un français correct.

JFB : Les lycées préparent également des événements très intéressants auprès des jeunes pour leur apprendre ce qu’est la démocratie.

E. F. : L’exercice qui est prévu cette année, à nouveau au lycée Kölcsey d’ailleurs, est un exercice de débat institutionnel au sein de l’OSCE (Organisation pour la Sécurité et de la Coopération en Europe, créée pendant la guerre froide) qui est une instance de dialogue et de négociation entre les membres de l’organisation. Chaque élève représentera un État et défendra la thèse de son gouvernement. C’est un jeu de rôle, et comme dans toutes les organisations internationales, il y a un président de séance, il y a un sujet qui doit être débattu et chaque pays défendra son point de vue. C’est un bon exercice d’apprentissage de la démocratie et aussi un exercice rhétorique puisque vous êtes amenés à exposer des idées qui ne sont pas forcément les vôtres. Dans la vie, on n’est pas toujours en train de proclamer ce que l’on pense de façon personnelle. Il faut savoir aussi se mettre dans la peau d’un autre pour défendre une autre idée, en comparer l’intérêt et les inconvénients.

JFB : Vous évoquez 8 établissements d’excellence. Quelles possibilités sont offertes pour continuer des études francophones universitaires dans la ville de Budapest et souhaitez-vous établir plus de lien avec des universités en France métropolitaine ?

E. F. : Notre but est naturellement d’assurer des passerelles vers des universités en France. C’est pourquoi je suis allé à Lyon au mois de janvier pour discuter avec les équipes pédagogiques de l’université de Lyon 3 des programmes mis en place avec les universités hongroises. Il y a un programme de gestion et de commerce international qui existe depuis longtemps et fonctionne bien, mais Lyon 3 voudrait attirer davantage d’étudiants hongrois. Un autre programme organisé en partenariat avec l’université de Picardie rencontre un certain succès. Nous avons également mis en place un système avec l’aide de Campus France, qui permet à certains étudiants d’obtenir des bourses d’études pour poursuivre leur cursus en France. Il n’y a pas énormément de bourses mais cela porte ses fruits, et notre objectif est évidemment de faire en sorte qu’il y ait plus d’étudiants hongrois en France. Les chiffres ne sont pas mirobolants : à Lyon 3 il n’y a qu’une vingtaine d’étudiants hongrois. Mais on remarque en parallèle une tendance des étudiants hongrois à se replier vers le cœur de l’Europe, notamment la France puisqu’ils ne seront peut-être plus autant les bienvenus au Royaume-Uni avec le Brexit, et risquent en tout cas d’y rencontrer des difficultés croissantes de circulation avec l’Union européenne. Le Brexit va amener beaucoup d’universités hongroises à chercher de nouveaux partenariats en France, en Allemagne, et peut-être en Belgique, en Italie, ou ailleurs.

JFB : On sait que la capitale favorise un rayonnement culturel de plus en plus important, mais qu’en est-il en province ? Car au niveau de la francophonie et des événements qu’il peut y avoir, ainsi que des partenariats universitaires, on entend beaucoup parler de Budapest mais très peu des autres villes dans le pays…

E. F. : Permettez-moi de souligner un facteur réellement important tout de même : le gouvernement hongrois a décidé de faire de Szeged un pôle de développement de la francophonie, avec un Centre universitaire francophone très dynamique dirigé par M. Péter Kruzslicz. Avec cet appui du gouvernement hongrois on constate que de nombreux étudiants viennent de différents pays pour développer leurs capacités. J’y ai rencontré des étudiants de Géorgie, du Maroc, d’Algérie, de Tunisie, du Gabon, du Sénégal, et tous ces jeunes suivent un cursus particulier en français. Des cours en anglais sont également proposés et au terme de ce parcours ils rentreront dans leur pays avec un diplôme de qualité. C’est sans doute à Szeged qu’on trouve, je dirais, le pôle francophone le plus important en Hongrie.

Propos recueillis par Éva Vámos, Julie Gaubert et Théo Cazedebat

 

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