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Le «mal de pierres» hongrois


By JFB - Posted on 08 septembre 2008

Livre

 

«Les soirées étaient longues déjà ; elle regardait avec terreur vers la fenêtre, comme si l’hiver était assis devant le seuil, dans l’obscurité, comme si son haleine se figeait sur les carreaux verts, boursouflés.»

Les auteurs de grande qualité du début du vingtième siècle n’étaient pas rares en Hongrie. Et pourtant, ces derniers sont moins connus des Français qui se tournent plus spontanément vers les écrivains hongrois de l’entre-deux-guerres tels que Sándor Márai ou Lajos Zilahy, ou même des écrivains contemporains comme Magda Szabó ou Imre Kertész.

La littérature hongroise de l’époque était pourtant en plein essor et d’une grande richesse, avec des personnalités telles que Maurice Jókai, Kálmán Mikszáth, Gyula Krúdy, Zsigmond Móricz et Mihály Babits. Il serait dommage de s’en priver !

Cécile de Tormay (1876-1937) s’inscrit pleinement dans ce contexte.

Née à Budapest dans une famille d’origine allemande de la haute société, Cécile de Tormay n’est liée à aucun courant ni cénacle. Son œuvre, composée essentiellement de Fille des pierres (1911) et de La Vieille maison (1914), est d’ailleurs assez originale dans la littérature hongroise. En effet, l’auteur maîtrise à merveille l’introspection par la force de son style ; or, «il est rare de lire dans la littérature hongroise de l’époque des descriptions d’états d’âme aussi subtiles, aussi incisives et efficaces que les siennes, des états d’âme féminins surtout» (extraits de la préface de Fille des pierres). Il faudra attendre le talent d’un écrivain comme Magda Szabó pour retrouver des descriptions psychologiques de cette qualité.

Très populaire en Hongrie et traduite dans de nombreux pays, Cécile de Tormay va malheureusement perdre de sa notoriété en publiant « Le livre proscrit » (1921-1922). Car avec ce volumineux journal, interminable et douloureuse complainte sur la mort de la Hongrie historique, elle lance un violent réquisitoire contre ceux qu’elle tient responsables du désastre de son pays (aristocrates, intellectuels juifs assimilés de Budapest). Personnalité importante de la vie publique et littéraire, elle restera malgré tout coupable d’avoir écrit ce fameux livre. Son œuvre sera donc totalement occultée par l’histoire littéraire de la Hongrie.

Mais revenons-en aux deux romans qui constituent l’apogée de son œuvre et tout d’abord à Fille des pierres. Dans un hameau du sud de la Hongrie, à la frontière de la Croatie, dans les montagnes pierreuses du Karst, Fille des pierres raconte une histoire d’amour, une passion sauvage… qui finit mal; mais aussi, et surtout, la lutte entre l'âme des montagnes et l'esprit de la grande plaine, la Puszta. Une fille de la montagne, Jella, rencontre un homme de la plaine, André. Très vite leur amour se heurte à leurs différences culturelles et devient un amour impossible car Jella, créature instinctive se sent à l’aise dans le milieu sauvage montagnard du Karst, tandis qu’André, Hongrois nostalgique de sa Puszta, est d’un tempérament flegmatique.

Dans ce roman plutôt âpre et cruel, l’auteur décrit avec force, mais d’une écriture très simple, la psychologie féminine. En 1914, à propos de Fille des pierres, Anatole France affirma «n'avoir guère rencontré d'homme, et jamais de femme, qui fût parvenu par des moyens aussi simples, à rendre vivantes les choses inanimées.» Il y a un peu de Mal de pierres (allusion au magnifique roman de l’écrivain italien Milena Agus) dans ce Fille des pierres hongrois.

Quant à La Vieille maison, ce roman a été comparé aux Buddenbrook de Thomas Mann. Fille des pierres à peine fini, je vais m’empresser d’aller le lire…Avis aux amateurs !

Clémence Brière

 

Fille des pierres, Cécile de Tormay, mars 2008, 182 pages. Editions Viviane Hamy

Déjà paru en français en 1990

 

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