L’univers de Gulácsy

Il existe en ce moment à Budapest un univers parallèle, que je vous recommande vivement d’aller explorer: Naconxipán . Pour cela, il vous suffit de vous rendre au numéro 112 de l’avenue Andrássy, en compagnie d’une bonne amie hongroise (capable de parler anglais ou français), qui vous sera bien utile tout au long de votre découverte (c’est facultatif, mais beaucoup plus agréable).

 

Là, la fondation Kogart organise sur trois étages une exposition unique des oeuvres de Lajos Gulácsy (1882-1932). Jamais telle exposition n’avait été orga-nisée autour de ce peintre, car ses oeuvres appartiennent pour la plupart à des collections privées, éparpillées en Hongrie et dans le monde. Très peu de transactions autour de ses créations (en moyenne une tous les 15 ans), et il reste un peintre entouré de mystère et d’inconnu.

Gulácsy est considéré comme l’un des peintres majeurs en Hongrie. Les puristes vous diront que son oeuvre se situe au carrefour du préraphaélisme, de l’art nouveau et du symbolisme, teintée d’une forte influence renaissance italienne. Certes.

Moi, je vous conseille tout simplement d’y aller, de flaner, et, pourquoi pas, de vous laissez aller à un dialogue (presque) imaginaire avec l’artiste.

 

JFB: Monsieur Gulácsy, pourquoi cet univers parallèle, Naconxipán ? Que si-gnifie-t-il ?

Lajos Gulácsy: L’on peut dire que l’aventure commence aux alentours de 1908 (début de ma schizophrénie?), à la fois dans mes peintures et dans mes poèmes [maintenant vous comprenez l’utilité de la bonne amie, car ses poèmes sont exposés, mais pas traduits]. Ce monde, constitué de paysages, de personnages, d’une langue propre, m’a permis de fuir une réalité qui m’effrayait atrocement. Particulièrement à partir de la déclaration de guerre en 1914, j’allais me réfugier souvent et de plus en plus régulièrement en Naconxipán . Cet univers, tout en mystère, en nuance, en sensibilité, m’a attiré inexorablement, jusqu’en 1919. A partir de ce moment, mes évasions en Naconxipán se font très fréquentes, et j’arrête la création. L’on me traite et m’hospitalise, mais rien n’y fait, et je décide de définitivement me retirer en Naconxipán à partir de 1924. Les pauvres, ils diagnostiquent une schizophrénie irréversible qui me coupe totalement du monde, m’internent pour toujours (je ne ressortirai jamais, du moins vivant…), alors que je vis une existence parallèle, riche, intense, dans le vrai monde, celui que je me suis choisi. Y ai-je retrouvé mon collègue artiste-peintre le très fameux Csontváry, qui lui aussi, souffrait du même mal au même moment.

JFB: Que diriez-vous à nos lecteurs francophones à propos de vos peintures?

L.G.: Oui, la France, Paris, j’y suis allé, on retrouve traces de cela sur certains de mes croquis. Mais mon coeur bat pour l’Italie, et bon nombre de mes peintures m’y ramènent. J’y ai trouvé des nuances, des couleurs, une chaleur, qui m’ont inspiré et boulversé. Regardez donc mon: Arte, Vita, Natura (1916-1918), ma Villa d’Este di Tivoli (1911) ou mon Olasz Kültelek (Arrière-cours en Italie). Voyez-vous ces teintes chaleureuses, généreuses, presque brulantes. Comprenez-vous ?

Mes peintures ? Il est difficile de généraliser, mais disons qu’elles peuvent-être très très sombres, grises, particulièrement à mes débuts, avec une touche claire qui vous captive et vous attire: Szerelmesek holdfénynél, (Les amoureux sous la lumière de la lune, 1909), ou Ború és Derü,(Tristesse et joie, 1904). Ou au contraire très lumineuses: The opium smokers dream (1918), Fiatal Nô rózsával (Jeune fille à la rose, 1919).

Souvent, je parviens à créer un tableau pratiquement avec une seule tonalité de couleur: Reggel (Matin, 1902), peint avec des nuances de blancs, Tavasz (Automne, 1900), composition de verts, Éjszaka (nuit, 1902), gris sur gris.

En fait, je pense que le peintre doit savoir reproduire la sensibilité de la nature, peu importe la couleur employée. Les couleurs importent peu donc.

J’ai fait des scènes religieuses: Az utolsó vacsora (Le dernier repas, 1910), Golgota (1912). Et aussi beaucoup de portraits, qui souvent fascinent mon public par la finesse des traits des personnages: Caspar és Hermina (1912), Paolo és Francesca (1903, illustration d’un poème de Dante). Vous remarquerez que certains de mes portraits illustrent des oeuvres de poètes italiens ou français.

JFB: Quel est votre message?

L.G.:J’ai vécu pendant un début de siècle troublé, et ma sensibilité ne m’a pas permis de me confronter à la réalité. Ma création m’a plongé dans des abîmes dont je ne suis jamais revenu. Demandez à votre bonne amie de vous traduire le film projeté à la fin de l’exposition. Il met en parallèle ma vie et mon époque, et vous comprendrez que les tourments de mon âme sont sans doute justifiés par les tourments de l’époque. Enfin, peut-être suis-je trop sensible. Mon message ? Revenez me voir avec votre bonne amie, vous avez jusqu’au 20 juillet 2008 pour cela, peut-être pourrons-nous essayer de trouver ensemble un début de réponse…

Bernard Deléglise

Exposition Gulácsy

KOGART Ház

112. Andrássy út, H-1062 Budapest,

Téléphone:+36 1 354 3820, Fax:+36 1 354 3838, E-mail:info@kogart.hu

http://www.kogart.hu/

 

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