Les papous dans la tête

Si vous n’avez pas eu l’occasion d’assister à la soirée consacrée à l’émission culte de France Culture, Les Papous dans la tête, organisée dans le cadre de la Fête de la Francophonie, consolez-vous car vous pouvez retrouver cette joyeuse équipe tous les dimanches à l’antenne et savourer, à travers leurs bons mots, leurs jeux et leurs histoires, une joie communicative. « Jouer c'est provoquer l'inattendu, une affaire de fêlés, et parfois la fêlure donne de sacrées surprises » : le précepte de l’émission annonçait la couleur! Le JFB a eu l’occasion de rencontrer les membres de la tribu, présents à l’Institut français les 7 et 8 mars derniers, pour une séance d’interview collective aussi ludique que leurs performances stylistiques.

Etaient présents à Budapest Françoise Treussard, productrice et animatrice de l’émission ; Éva Almássy, romancière avec accent hongrois… mais uniquement à l’oral ! (V.O., 1997 ; Tous les jours, 1999 ; Comme deux cerises, 2001) ; Lucas Fournier, essayiste et romancier (Mort de rire, 1989; C'était tellement mieux avant, 2007); Jacques Jouet, à la fois poète, romancier, nouvelliste, auteur de théâtre, essayiste, artiste plasticien et membre de l'Oulipo ; Jean Bernard Pouy, auteur de très nombreux polars et notamment créateur du personnage de Gabriel Lecouvreur, alias Le Poulpe; Serge Joncour, ainsi décrit par son premier éditeur Le Dilettante: « Il né le 28 novembre 1961 jour de grève générale. On lui en a longtemps fait le reproche. Depuis, il continue sur sa lancée » ; et Patrick Besnier, écrivain et spécialiste mondial d’Alfred Jarry.

Depuis quand l’émission existe-t-elle et d’où vient son nom ?

Françoise Treussard : Cette émission est née en 1984. C’est Bertrand Jérôme qui l’a créée et j’étais sa complice. En fait, deux émissions ont alors été créées : Les Papous dans la tête et sa version courte, Les Décraqués, qui étaient diffusés en semaine. Le principe était de faire une émission ludique. C’était un peu le cahier des charges qui nous avait été demandé par le directeur de l’époque, Jean-Marie Borzeix. Dans ludique, on a mis tout ce qu’on voulait. Bertrand Jérôme avait fait beaucoup d’émissions de radio auparavant, notamment avec des comédiens qui lisaient des textes d’humour. Mais il en a eu assez et ce qui l’a intéressé alors c’était de donner des contraintes à des écrivains qui liraient leur propre texte. Quant au titre, et bien nous étions en voiture tous les deux, on cherchait un titre durant un trajet jusqu’à la Maison de la Radio en fonction de ce que l’on voulait faire : prendre la culture un peu en biais et se moquer de soi-même. C’est alors que les poux sont venus, le côté “ se gratter la tête” et Les Papous dans la tête sont apparus comme ça, dans un enchaînement de mots. Il n’y avait pas d’idées préconçues et surtout pas de référence au peuple des Papous ! Ça n’a vraiment aucun rapport.

Lucas Fournier : Les Papous eux-mêmes ne sont pas très contents… Quand on leur parle de France Culture ça les énerve !

Pourriez-vous revenir sur les origines des jeux, des règles, et leurs éventuelles relations avec l’Oulipo ? (l’Oulipo, acronyme d' “ouvroir de littérature potentielle”, est une association fondée en 1960 par l'écrivain et poète Raymond Queneau et le mathématicien François Le Lionnais et dont les membres se réunissent régulièrement pour travailler sous «contraintes». Parmi les membres célèbres de l’Oulipo, citons Italo Calvino, Georges Perec ou Jacques Roubaud).

Françoise Treussard : Oh, je crois que cela n’a aucun rapport et c’est une question qui agace les Oulipiens et les Papous. Dans l’équipe des Papous il n’y a que trois Oulipiens et le travail de l’Oulipo c’est avant tout un travail sur l’écrit et la forme. Chez les Papous, la contrainte n’est là que pour libérer l’imagination, ce n’est pas un travail sur la contrainte.

Jacques Jouet : Oh, il y a énormément de rapports, mais ce sont deux groupes différents…

… notamment sur la nature des contraintes : vous avez par exemple transformé la fable de La Fontaine sans utiliser la lettre «e».

Jean Bernard Pouy : Ah oui ! Ça c’est un exercice oulipien, inventé par l’Oulipo. Car en effet, il y a des contraintes formelles… Mais comme le disait Françoise, la plupart des contraintes sont plutôt douces et non pas terribles, voire mathématiques comme celles de l’Oulipo. Et nous utilisons vraiment les contraintes pour provoquer quelque chose qui soit plutôt de l’ordre de la narration : des histoires, des contes, des discours, des dialogues… La contrainte est libératoire car avec elle on se lance plus facilement dans un récit. Si on devait le faire comme ça, de but en blanc, on pourrait ne pas savoir comment commencer, hésiter… alors qu’une contrainte, il faut l’appliquer et cela passe souvent avant le récit lui-même qui, du coup, découle tout seul !

Éva Almássy : Et puis cela passe à la radio, il y a des contraintes oulipiennes qui passent mieux à l’écrit, quand on les lit soi-même : tout n’est pas destiné à l’audition.

Lucas Fournier : Il y a des règles c’est vrai, mais on essaye surtout de tricher avec la règle, de rire ou de sourire et qu’il en soit de même pour les auditeurs. Et c’est finalement ça la seule sanction, après on peut inventer tout ce que l’on veut.

Éva Almássy: D’ailleurs lorsque Françoise nous appelle pour nous proposer une date, elle nous demande «As-tu envie de venir jouer ?». Car c’est vraiment le jeu le plus important !

Un groupe d’amis, un atelier, comment définir les Papous ?

Françoise Treussard : C’est un groupe qui se choisit au fur et à mesure des rencontres. On ne fonctionne bien que lorsqu’il y a des affinités. Par exemple Eva est la petite nouvelle du groupe. Elle m’a envoyé un mail il y a un an et demi en me disant : «Je suis une auditrice, j’aimerais beaucoup participer» et elle terminait par «essayez-moi !», qui était comme un grand cri, et j’ai eu envie de l’essayer donc elle est venue. Mais si sa présence avait dérangé quelqu’un, si le courant n’était pas passé, elle ne serait plus là. Par exemple le groupe qui était présent hier soir est très soudé, même si l’on ne déjeune pas ensemble une fois par mois. Cela n’a rien à voir : on a envie de jouer ensemble, d’être ensemble et je pense que c’est très important. On ne peut pas jouer avec des gens qui vous font peur ou que vous n’aimez pas.

Les fans des Papous dans la tête lisent-ils plus facilement vos ouvrages? Avez-vous des échos ?

Serge Joncour : Il y a une statistique de l’OCDE qui est tombée récemment annonçant que ceux qui avaient lu notre premier ouvrage étaient de l’ordre de 14, 8%. Il y a une déperdition pour le deuxième ouvrage. C’est-à-dire que pour cinquante émissions écoutées, on est à un demi-livre. Ça nous fait 500g…

Françoise Treussard : Plus sérieusement, oui, je crois que lorsqu’on découvre quelqu’un à la radio, dans Les Papous, on a envie de découvrir ce que fait cette personne : d’aller à un concert d’Hélène Delavault, qui est cantatrice, de découvrir les livres des uns et des autres. Et on le voit bien dans les salons.

Jean Bernard Pouy : Moi j’écris des polars donc c’est un peu différent car il y a beaucoup de festivals de polars et je vais dans beaucoup d’entre eux. Et il m’arrive souvent que des gens viennent me voir pour Les Papous, pas pour le polar.

Jacques Jouet : Mais c’est vrai qu’il n’y a aucun caractère systématique. Si on faisait ça pour vendre nos livres, vu le résultat, personnellement j’aurais arrêté depuis longtemps… !

Françoise Treussard : Mais moi j’ai une question à vous poser : pourquoi venez vous aux Papous ?

Serge Joncour : Et bien, la vie manque de contraintes. Et c’est bon, c’est une diététique qui me va très bien finalement, une ou deux fois par mois, d’avoir quelque chose… à faire. Cela structure ma vie !

Jacques Jouet : Moi je viens aux Papous par masochisme car lorsque je dis à quelqu’un que je vais aux Papous, immédiatement après la personne me dit : «Ah Joncour, qu’est-ce qu’il est drôle !».

Jean Bernard Pouy : Moi c’est surtout à cause du fric ! Non, c’est le plaisir, et le jour où je n’éprouverai plus de plaisir à faire cela, je ne pense pas pouvoir continuer à y aller. Et puis il y a également des gens que l’on n’aurait pas rencontré autrement. En plus j’aime bien le côté secte. J’ai peu de chance de rentrer dans une secte et là, même si ce n’est pas tout à fait une secte car le chef de la secte ne nous pique pas tout, pas encore… Enfin, ce qui me plaît et qui m’aide, moi qui écrit très vite et beaucoup, c’est que c’est un entraînement permanent, ça me maintient en forme.

Propos recueillis par Frédérique Lemerre

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