Une histoire de bulles

 Jean Auquier ou la passion de la BD

Venu inaugurer l’exposition Bulles Jazz Blues, consacrée à la vision et à l’amour du jazz par des auteurs de Wallonie et de Bruxelles, Jean Auquier, directeur du centre belge de la Bande dessinée, a également animé une conférence passionante sur l’histoire de la Bande dessinée belge. Puisant dans les références les plus lointaines, il a su nous amener, avec la bonne humeur et la jovialité qui le caractérise, à revivre cette complicité avec les personnages de BD les plus célèbres. A nous de découvrir le reste !

JFB : Pouvez-vous nous présenter le centre belge de la Bande Dessinée ?

Jean Auquier : Et bien c’est à la fois un grand musée bruxellois et un outil de conservation et de promotion pour la bande dessinée qui a été créé à partir d’une initiative complètement privée, puisqu’il s’agit d’une association à but non lucratif. Ce centre a vu le jour grâce à la volonté d’auteurs de bandes dessinées et de passionnés qui, depuis les années 80, ont réussi à faire acquérir par l’Etat un bâtiment qui est un chef d’œuvre de l’art nouveau à Bruxelles, dessiné par l’immense architecte Victot Horta, de le faire restaurer par l’Etat et de le louer ensuite à l’Etat, encore que l’on n’ait jamais payé de location. C’est donc devenu, depuis 1989, un grand musée où l’on a maintenant plus de 260 000 visiteurs par an.

C’est un lieu qui se veut moderne, c’est-à-dire que c’est un lieu ouvert où l’on ne se contente pas de conserver justement, mais au contraire d’aller vers le public dont l’objectif est parfois de découvrir le décor splendide de ce monument classé. Dans ce cas, on espère que ce public va découvrir ou redécouvrir la bande dessinée. Et inversement, il y a ceux qui viennent pour la BD et dont on espère qu’ils sortiront du musée avec une certaine idée de l’urbanisme, de l’architecture et de l’art qui dépasse largement le cadre de la BD. Et ce double challenge, on le pratique non seulement à travers la magie des lieux, mais aussi à travers les expositions permanentes et temporaires. Nous organisons en effet quatre grandes expositions temporaires par an et de nombreuses autres, plus petites, qui présentent de jeunes auteurs ou un album événement par exemple.

JFB : Pourquoi la bande dessinée est une culture à ce point populaire en Belgique ?

J.A. : C’est une longue histoire. Je pense en réalité que le Belge consomme, lit et fabrique des images depuis le Moyen Âge. Je ne peux pas m’empêcher de penser que l’on a inventé la peinture à l’huile à 100 km de Bruxelles avec les frères Van Eyck. Je ne peux pas m’empêcher de penser que Bruegel au XVIe siècle est un peintre populaire de son temps, et un peintre engagé, comme peut l’être un dessinateur de presse aujourd’hui. Ainsi quand il peint Le Massacre des Innocents, l’inquisiteur espagnol n’y voit que du feu – car les inquisiteurs sont toujours un peu bêtes : ils comprennent les mots mais ne lisent pas les images –. Il peint donc certes une scène biblique mais aussi le décor de la campagne brabançonne des alentours de Bruxelles et le Belge moyen qui a accès à cette peinture comprend de quoi il s’agit, bien plus que l’occupant. Or cette démarche a toujours existé : je crois que l’identité belge existe et qu’elle est aussi faite de cela, de ce mode de consommation de l’image. Lorsque l’on est, comme la Belgique, un petit pays carrefour, entre la France, la Grande-Bretagne ou l’Allemagne, on ne peut pas avoir le même chauvinisme culturel… mais en même temps on est beaucoup plus libre !

Nous sommes donc faits de tout cela, avec en plus une certaine dose d’autodérision. C’est un terreau extraordinaire, aussi bien pour des surréa-listes belges comme Magritte, qui ne prenait pas le surréalisme au sérieux contrairement à Breton, mais aussi pour ce langage populaire qu’est la BD.

JFB : Quelles sont les dernières évolutions de la BD belge, les derniers auteurs émergents, leurs univers, les dernières tendances en somme ?

J.A. : Les dernières tendances… c’est très difficile à déterminer car elles sont à l’image de la BD elle-même, qui est devenue adulte désormais. On y trouve de grands classiques, mais aussi des romans graphiques et des auteurs dont l’art et l’univers déborde dans des expositions plus universelles, comme François Schuiten par exemple. Et aujourd’hui je pense que l’on ne peut pas parler de tendances de la BD belge. Les auteurs belges sont totalement intégrés aux auteurs francophones d’une manière générale et demander la carte d’identité d’un auteur, cela ne se fait plus. On s’en fout totalement et on a envie de découvrir son œuvre.

JFB : Pensez-vous que la BD participe au rayonnement culturel de la Belgique, ou plus particulièrement de la Wallonie ?

J.A. : La consommation de la BD en Belgique se fait au moins autant en Flandres, mais elle se fait dans des journaux et des albums souples, comme on peut en trouver dans le monde en dehors de la francophonie. La grande différence je dirais, qui sépare les francophones de la terre entière, en tous cas lorsqu’ils ont des sous : ce sont les seuls qui sont prêts à mettre 10 ou 15 euros pour un album de BD cartonné. Et ces albums sont d’une excellente qualité, parce que le format et le prix permettent à un auteur de travailler mieux, plus longtemps, parce que c’est mieux imprimé, etc. Un album que l’on a acheté à ce prix là, on va donc le mettre dans une bibliothèque, on ne va pas l’entasser dans un coin de sa chambre, ce qui va arriver aux topolinos italiens, aux mangas japonais ou à un Bob et Bobette flamand. Cela crée donc un tout autre contexte.

Pour en revenir à l’exposition Bulle Jazz Blues, produite avec la participation de la région Wallonie Bruxelles, elle présente la vision des auteurs qui consomment cette musique-là, généralement en travaillant tout seuls dans leur coin, ou parce qu’ils ont envie de raconter la vie de tel ou tel grand soliste. Tout cela on le découvre en effet dans la BD classique de nos parents. Mais aujourd’hui, il y a des auteurs qui parlent de jazz dans de petits ouvrages en noir et blanc, extrêmement bien faits et où l’on sent la musique derrière ce qu’ils dessinent.

JFB : Connaissez-vous quelques auteurs hongrois ?

J.A. : J’ai cherché bien évidemment, et trouvé quelques pistes, mais je pense que les jeunes auteurs hongrois sont encore “undergrounds”. Le pays est une démocratie depuis quelques années déjà, mais pas depuis très longtemps du point de vue culturel. Or il faut du temps. De plus il y a en Hongrie 10 millions d’habitants qui parlent la même langue, mais il n’y en a pas beaucoup d’autres… c’est donc très difficile pour un éditeur de trouver suffisamment de lecteurs pour créer une œuvre adulte et originale dans un langage encore neuf… et qui connaît donc encore plein de préjugés.

Propos recueillis par Frédérique Lemerre

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