Réjouissances au château

 

Budapest parcours

Par Emmanuelle Sacchet

 

Quoi qu’on en dise, une balade au château est forcément plaisante et bucolique, la preuve, on y revient toujours. En avalant un sandwich made in Petite Française au pied de la fontaine Mátyás kút, c’est tout un vent de bien-être puis de romantisme qui se lève sous un doux rayon de soleil de décembre.

Ce minutieux travail de réalisme du sculpteur Stróbl fige dans le bronze depuis 1904 une chasse légendaire du XVe siècle, qui vit le roi Mátyás et une jeune bergère s’épreindrent d’un amour fou et impossible. Tous les personnages, chiens fougueux compris, semblent le souffle coupé. Les yeux de biche de la belle Hélène, alias Ilonka, a inspiré les fameux vers du poète Vörösmarty, S szép sugár lány, röpteként csapongó, tel un papillon délicat virevoltant sur les terres transylvaines du château ancestral de Vajdahunyad. Sa copie version 1896 du Bois de Ville dispense une même exaltation romantique que les Hongrois adorent.

C’est donc non sans transition que l’on pousse les portes de l’aile F du château qui depuis trois mois abrite une exposition consacrée à la littérature érotique française du XVIIIe siècle. La poignée négligemment située dans l’entrejambe d’un agrandissement rose bonbon d’une gravure libertine annonce de suite la couleur. Le sujet aguicheur contraste pourtant avec l’implacable ambiance seventies et poussiéreuse de la grande Bibliothèque nationale Széchenyi. Cependant, on se laisse rapidement envahir par la douce obscurité des trois salons. De belles et vieilles vitrines en bois, bien trop basses, nous voient nous courber plus que de raison sur leur intérieur capitonné en toile de Jouy version papier peint et orné d’objets déco des plus torrides : pétales de roses, gâteaux secs en forme de sein, coquillages effilés et autres grappes de raisin. Un tel emballage explicite promet démons et merveilles. En effet, une pléthore de livres ouverts sur des moments cruciaux dévoile l’esprit d’audace des amours affranchies, comme autant d’hymnes à la liberté. Ces éditions originales de Boccace, Choderlos de Laclos, Diderot, Dorat ou Mirabeau, consacrées à la littérature libertine française, évoquent la galanterie et l’esprit des lumières du XVIIIe siècle qui débouchera vite sur une âme plus sulfureuse. Ainsi, la première salle intitulée «Du style galant à l’indécence» évoque les contes de la Fontaine (et non les fables !) ou les nuits parisiennes ; et Boccace dont le fameux Décaméron fut le premier livre écrit en langue vulgaire. Dommage, les étiquettes hongroises n’ont pas de traduction. On peut donc se rattraper sur les pages ouvertes. “Arrachant guimbe et fichu, il découvroit mon fein tout entier et le couvroit de baifers, prélude nous mettoit tous deux en feu”.

Deuxième salle : «Plaisirs et dangers de la lecture». Nous y voilà. On apprend que la lecture jusqu’alors n’est guère un plaisir solitaire, et très peu pratiqué par les femmes. L’innovation se situe également dans la taille de ces ouvrages. Habituellement les livres sont immenses, lourds et nécessitent un meuble, voire un pupitre. Pratiques alors ces petits formats ne dépassant pas 15 cm que l’on distribue «sous le manteau». Ils peuvent être cachés dans les tiroirs dérobés des secrétaires (autrement bien nommés bonheurs-du-jour), se glisser dans la poche et permettre les lectures dans des fauteuils de plus en plus confortables, voire dans son propre lit. L’affiche de l’exposition reprend la gravure du roman dangereux de Lavreince où un homme épie une femme alanguie dans son lit, un petit livret tombé au sol… Le livre illustré de divertissements se transforme en objet intime que chacun s’approprie.

Salle trois : «Indécent, obscène, pornographique ? La chasse aux livres érotiques». C’est le sein des Saints, cachant les ouvrages les plus pertinents, pardon, les plus pernicieux. Sade, Nerciat ou Boyer avec Thérèse Philosophe sont devenus les classiques de la littérature libertine. Le Diable au corps qui nous en rappelle un autre, est l’ouvrage apothéose de l’exposition. Œuvre posthume d’Andréa de Nerciat, du très recommandable Dr Cazonné, «Membre extraordinaire de la joyeusefaculté Phallo-coïropygo-glottonomique» dont les erotica finement dessinés sont résolument détonnant. Outre l’aspect érotique, humour et satire contre l’Église, le Roi ou la morale sont aussi colportés.

Talleyrand le disait au début du XIXe : «Qui n’a pas connu la France en 1780 n’a pas connu la douceur de vivre». Justement, y a-t-il eu des libertins en Hongrie ? Des recherches tendent à croire que le libertinage n’a jamais existé comme mouvement indépendant ou courant de pensée cohérent. Par contre, nombre d’ouvrages ont été passés sous le comptoir, même si les traductions furent très rares.

Avis aux amateurs qui auraient manqué «lectures dangereuses» à Budapest, la Bibliothèque Nationale de France prépare à Paris une exposition (et elle est la première à le faire) sur «l’Enfer des bibliothèques», autrement dit sur les collections autrefois interdites et mises sous clef. Car il n’est pas dit que seule l’élite sociale ait su faire perdurer ces ouvrages jusqu’à aujourd’hui. Ce XVIIIe siècle raffiné entre tous, que l’on revendique aujourd’hui, a fait des émules dans toute l'Europe et a vu naître des vocations de collectionneurs. Les ouvrages de notre exposition proviennent d’ailleurs essentiellement d’une collection privée du Hongrois Tony Fekete. Partout dans le monde, des gens collectionnent des objets érotiques comme d’autres les timbres ou l’aluminium. Ces objets de connivence (l’exposition en propose quelques uns tel ce pot de chambre pour femme avec un miroir dépoli en son fond) sont la plupart du temps extrêmement raffinés, in explicites au premier regard, possessions personnelles matérialisant fantasmes, rêves et désirs. Leur histoire nous apprend ainsi que depuis l’Antiquité le sujet a toujours été brûlant et d’actualité. Qu’en dire aujourd’hui ? La quantité semble prévaloir sur la qualité d’un sujet bien galvaudé. Et pourtant, les boutiques chics et tendances prônent l’usage du sex-toy, les magazines féminins tout ce qu’il y a de plus posé chez nos médecins traitent DU sujet monté au pinacle, le Théma d’Arte spécial plaisir sexuel programme l’excellent film de Jean-Paul Fargier M... La maudite, relatant l’histoire de la masturbation, ou bien encore l’actualité culturelle à Paris où l’exposition Gaude Mihi à la Galerie Pascal Vanhoecke est plébiscitée dans Libération. Mais quelles Sont Ces Sornettes qui Sifflent Sur nos Sexes ?

Gaude mihi, du Petit Robert godemiché [gCdmiGe] n. m. godemichi, godmicy XVIe; traditionnellement rattaché au latin gaude mihi «réjouis-moi», plus probablement de l'espagnol guadameci «cuir de Ghadamès» phallus artificiel destiné au plaisir sexuel. Les deux commissaires de cette exposition branchée (www.gaudemihi.net) ont tout bonnement sollicité soixante artistes, deux équipes de 30 femmes et 30 hommes avec pour mission d’envisager individuellement un prototype de sex-toy ! La seule contrainte imposée était que l'objet proposé ne ressemble pas à un phallus, mais puisse être évocateur, voire fonctionnel. Chacun semble avoir remplacé «art» par «sexe» dans cette phrase de Jaffrenou «Si l’art n’était pas un jeu, je n’y jouerais pas». De quoi jeter un vent de légèreté sur toutes les normes établies et en décomplexer plus d’un. Ce ne sont pas les livres d’or de ces deux expositions qui démentiront.

Vivement Noël et ses joujoux par milliers !

budapestparcours@yahoo.fr

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