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Visions du XXème siècle


By JFB - Posted on 17 février 2012

Rencontre avec Milorad Krstic´

 

Dessinateur, scénographe, créateur de films d’animation, dont « My baby left me » primé au 45ème Festival du film de Berlin par l’ours d’argent, Milorad Krstic´ vient d’écrire une pièce de théâtre intitulée « Ruben Brandt ». Elle a été jouée et dansée au Mücsarnok de Budapest où s’est tenue une grande rétrospective de ses dessins regroupés sous le titre « Das Anatomische Theater ».

 


 

Faire connaissance avec Milorad Krstic´, c’est d’emblée être happé par un esprit extrêmement vif, et être entraîné dans un univers pictural original qui interroge incessamment, et dans tous les sens, le XXèmesiècle. La silhouette mince, le regard pétillant, le discours passionné, cet artiste aux multiples facettes s’avère être un fin connaisseur de l’histoire et des arts en général. Ses oeuvres en sont effectivement nourries. Avec son savoir, un regard et un coup de crayon bien à lui, il revisite les affres du XXème siècle, ses idéologies destructrices, tout en accordant une attention particulière aux artistes de l’entre-deux-guerres. Son personnage principal: la liberté, malheureusement trop souvent bafouée, représentée sous les traits d’une femme .

Mais notons, avant d’entrer dans son monde, que Milorad Krstic´ est un budapestois de coeur, depuis une vingtaine d’années maintenant. Fils de militaire de carrière, il suit ses parents à travers toute la Yougoslavie, et ouvre son regard sur le multiculturalisme et la diversité des paysages. Ce seront d’abord les Alpes, puisqu’il naît en Slovénie, puis la mer adriatique, à Pula, où il passe sa petite enfance. Enfin la Voïvodine où il termine le lycée et ses études de droit. Alors qu’il travaille comme secrétaire attaché à la culture à Novi Sad, sa rencontre avec sa future femme, Radmila, serbe de Hongrie depuis plusieurs générations, va déterminer en 1989 le choix de sa nouvelle destination: Budapest.

 

„Das Anatomische Theater” ou DAT

De quoi s'agit-il au juste? Comment est née cette aventure qui a donné naissance à un livre conséquent? „ J'ai reçu en 1995 un livre de Radmila intitulé „Berliner Begegnunge“. Ce livre porte sur les artistes étrangers qui ont vécu à Berlin entre 1918 et 1933. Je connaissais et appréciais déjà la république de Weimar comme une période durant laquelle on vivait difficilement, mais qui a donné vie aux plus grandes oeuvres d'art du XXème siècle. Cependant après avoir lu cet ouvrage riche de photographies, de dessins, d'affiches, de documents et d'articles de journaux de cette époque, je me suis mis à faire une nouvelle série de dessins. Les dessins étaient politiques, engagés; je leur aurai donné le titre „Das Politische Theater“ d'après le livre d'Erwin Piscator, édité à Berlin en 1929. Mais, au début du mois d'octobre 95, je me suis retrouvé à Uppsala en Suède où une autre idée a surgi. Cela s'est passé dans l'ancien bâtiment de la faculté de médecine Gustavianumu du XVIIème siècle: là, dans un amphithéâtre haut et très étroit, il y avait une grande table ovale de dissection. L'énergie qui émanait de cette table de 300 ans, de son bois épais, et de ses trois pieds en fer, était étrangement très suggestive. J'étais persuadé qu'une table de dissection pouvait ressembler à cela- une table sur laquelle s'étaient retrouvés par hasard un parapluie et une machine à écrire, comme dans le célèbre vers du comte de Lautréamont („Beau comme la rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie”), dans Les chants de Maldoror (1869). Sur le dessin de Duchamp, la table de cette histoire est carrée. A l'entrée de cet amphithéâtre, aujourd'hui destiné aux touristes, il était écrit en suédois „ANATOMISKA TEATERN“ et, en allemand, „DAS ANATOMISCHE THEATER“. J'ai alors su que l'expression allemande serait le véritable titre de mon nouveau projet. Le théâtre „politique“ est ainsi devenu théâtre „anatomique“. Je décidai alors de présenter toutes les personnalités, événements et phénomènes déterminants du XXème siècle sur une table de dissection ovale semblable, de façon à pouvoir découper symboliquement, d'une manière „froide“ et „médicalement impartiale“, le tissu des événements et des personnalités qui ont marqué ce siècle, et tout ceci, dans l'objectif de découvrir les raisons qui ont fait de ce siècle un siècle si tragique. Il faut comprendre à la lettre ce „médicalement non passionné“, car DAT est quand même une anatomie visuelle du XXème siècle.“

L'histoire, la politique et l’art sont en effet les fers de lance de ce grand lecteur, et en particulier des idéologies qui ont traversé le XXème siècle. Le communisme et le fascisme apparaissent dans ses dessins, très fréquemment, sous forme de personnages reconnaissables à leurs symboles ou à leurs couleurs brunes, rouge et noir. Ils se blessent l'un l'autre ou s'entretuent. Milorad Krstic´ le dit lui-même: „ Le communisme et le fascisme sont deux faces d'une seule et même illusion, à savoir que le bonheur de la société ne peut être imposé par la force. On n'y est pas parvenu à travers toute l'histoire, notamment au XXème siècle.“ Et d'ajouter: „En ce qui concerne le capitalisme comme système, il a été prouvé qu'il n'est en aucune sorte une garantie de démocratie, ni de société juste et heureuse. Nous progressons en direction du „Meilleur des mondes” d'Aldous Huxley: la perte d'identité individuelle sera compensée par le confort, le divertissement et la promiscuité sexuelle.“

 

Qui est „Ruben Brandt“?

La pièce de théâtre que vient d’écrire Milorad Krstic´ , mise en scène par le chorégraphe hongrois Csaba Horvàth, dénonce également une société malade. L’auteur l’explique ainsi: „Le drame Ruben Brandt est à l'instar de mes peintures, une partie de ma vision du monde dans lequel nous vivons. C'est ma critique de la société de consommation et du marché de l'art, où les images sont devenues des produits commerciaux, certains sans aucune valeur, d'autres exagérément surestimés. Ruben Brandt s’oppose à ce système. Il est un voleur de style, à la Arsène Lupin. Il est obsédé par l'idée de voler les musées et les galeries les plus célèbres du monde dans le but d'enrichir sa collection de peintures. Cette obsession provient de l'expérience que son père avait faite sur lui alors qu'il était enfant; il voulait lui enraciner l'amour de l'art. Il insérait à la 25ème image des dessins animés de Walt Dysney une image représentant des peintures célèbres de l'histoire de la peinture. Le message de la pièce aurait pu être que l'amour pour l'art ne peut être enraciné dans un cerveau sans conséquences négatives, de même qu’ une société heureuse ne peut être construite par la force. Je peux ici faire le rapprochement avec mon Das Anatomische Theater. Seuls les membres de la bande de Ruben Brandt prennent plaisir à l'art. Ils parlent avec plaisir du sens des couleurs d'une peinture volée de Kandinsky, alors que le monde entier, les médias, les sociétés d'assurance, la police ne font que parler de millions de dollars. Ruben Brandt est en réalité une histoire de gangsters qui critique la société de consommation.”

 

De l’érotisme et de l’humour

Dans ses dessins comme dans ses scénographies, l’érotisme tient une place importante. Il a une valeur essentielle que nous rappelle l’artiste. „L'érotisme se manifeste souvent dans les scènes de Das Anatomische Theater, et est presque de l’ordre de l’obsession, d’une part parce que ses racines remontent au temps de la tradition grecque d'Eros et Thanatos et d’autre part, parce que sa mission est de faire contrepoids aux événements tragiques du XXème siècle. Les peuples civilisés ont oublié que les civilisations primitives utilisaient l'érotisme pour chasser les mauvais esprits. C'est à l'aide de l'ironie et de l'érotisme que je chasse les mauvais esprits du XXème siècle!” L’humour est également un élément-clé de son travail: „Si j'avais abordé les personnages d'Hitler ou de Staline de manière sérieuse, je leur aurais donné l'importance qu'ils ont voulu avoir dans l'histoire. Je ne le souhaite pas, je fais d'eux des motifs de papiers muraux, je joue avec eux. Ils ne sont pour moi que de petits-bourgeois impotents à qui il est arrivé de recevoir un pouvoir ilimité. A la base de tout bon humour existe une histoire sérieuse. Sans cette histoire sérieuse, l'humour ne serait pas drôle. C'est pourquoi les plaisanteries sont drôles; elles sont proches de la vérité racontée sur un mode décalé. Mon humour est un humour freudien; à l'intérieur se trouve emballée de la psychothérapie. L'humour est la meilleure réponse à la vie dans laquelle nous avons été jetés.”

 

Radmila

A ses côtés travaille sa femme Radmila Roczkov qui avait, au début des années 90, ouvert avec ses deux soeurs l’une des premières galeries privées du pays. Radmila et Milorad ont par exemple mis ensemble en scène le CD-rom intéractif „Das Anatomische Theater“ qui a été primé en 1999 à Annecy comme le meilleur projet interactif, et en 2000 à Budapest. „ Radmila peut non seulement me suivre dans mes fantaisies, mais elle peut aussi me dépasser. Elle participe à mes autres projets de la même manière, mais en général elle ne signe pas son travail. Breton a dit: „L'homme qui ne peut pas voir le cheval galoper sur une tomate est un idiot“. Radmila peut non seulement voir le cheval de Breton, mais elle est aussi capable de le chevaucher.”

www.dasanatomischetheater.com

www.milorad.eu

http://miloradkrstic.blogspot.com

Studio Roczkov

Milena Le Comte Popovic

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