Au pays de Paddy

Au pays de Paddy

Pendant longtemps, le message du gouvernement irlandais aux visiteurs de passage a été : «venez travailler chez nous !». Avec le développement de l’économie irlandaise, après son entrée dans l’UE, de nombreuses sociétés internationales ont installé un centre d’appel ou de service dans ce beau pays. Un grand nombre de personnes venues chercher une vie meilleure chez les concitoyens de Léopold Bloom sont originaires d’Europe centrale ou des Philippines ce qui ne facilite pas toujours la compréhension mutuelle. Autrefois idyllique, cette situation n’est pas sans faire naître certaines acrimonies au sein de la population locale.

 

Immigration et marché du travail

L’Irlande a longtemps été un pays d’émigration avant de devenir un pays d’immigration. On estime d’ailleurs que la diaspora irlandaise compte dix fois plus de personnes que la population actuelle ( 4 239 848 Irlandais en 2006 ). En 2004, le gouvernement irlandais conscient de l’essor de son marché du travail n’a pas établi de restriction pour l’accès au marché du travail en ce qui concernait les citoyens des dix nouveaux pays entrants. Avec une économie qui crée 80 000 nouveaux emplois chaque année pourquoi se poser des questions ?

De fait, 400 000 immigrants légaux sont venus s’ajouter à une population active d’environ 2 000 000 de citoyens. Les mauvaises langues affirment qu’il y a au moins 200 000 immigrés clandestins et probablement beaucoup plus et se disent qu’au moindre problème économique ils vont se retrouver avec 500 000 chômeurs d’origine étrangère nés en Irlande ( vous remarquerez que l’extrême droite aime à se projeter dans le futur lointain faute d’avoir la moindre idée utile sur la gestion du présent...). Pour le moment, avec une croissance de 2,4%, l’économie locale se porte encore bien mais, comme les arbres n’atteignent jamais le ciel, on commence à s’inquiéter au fond des pubs.

Il faut bien admettre que l’immigration que les gouvernements désirent est l’immigration hautement qualifiée (je connais personnellement un gros cerveau d’origine guinéenne qui vous dirait qu’émigrer ne lui posa strictement aucun problème), de fait celle qui arrive, en général, cherche plutôt un travail manuel.

Dans les premiers temps du boom économique irlandais, les immigrés étaient qualifiés et recherchaient des emplois leur permettant de commencer une carrière lucrative dans des secteurs encore peu développés ou rémunérateur dans leur pays d’origine, mais depuis 1995 la tendance va en s’inversant.

Ainsi, en Irlande, c’est le secteur de la construction (20 % du PIB, un boom dans le boom) qui attire, aujourd’hui, le plus cette main-d’oeuvre centrale européenne, de manière tellement visible que l’on n’hésite plus (au fond des pubs et dans certains quotidiens) à rendre responsables ces nouveaux arrivants des accidents de voiture ( c’est le célèbre plombier polonais qui une fois ivre prendrait le volant disent ces messieurs) ou de l’augmentation des loyers.

Comme, selon l’institut irlandais de recherches économiques et sociales, les immigrés gagneraient, en moyenne, 45% de moins que les autochtones (et, puisque nous sommes dans ce type de comparaison, à qualifications égales, ils ont aussi 10% de chances en moins d’obtenir un poste de direction), les employeurs en profitent pour maintenir les salaires le plus bas possible ce qui n’est pas sans générer un certain mécontentement supplémentaire.

Bien sûr, le gouvernement tente de réagir et de lutter contre l’entreprenariat forcé (une pratique que la Hongrie pousse à son paroxysme ) mais ce n’est pas facile. Cette philosophie qui consiste a faire payer à l’employé toutes ses charges sociales en le considérant comme une entreprise à régler contre présentation d’une facture plutôt que comme être humain salarié, n’a pas que des désavantages. C’est vrai que c’est désagréable au quotidien, mais, soit dit en passant, le chômage l’est encore plus et la compétitivité a un prix !

Le gouvernement durcit aussi les obligations de déclaration de la main-d’oeuvre de façon à lutter contre le travail au noir mais, en Irlande comme ailleurs, c’est un combat long et coûteux.

Marché du travail et économie

Comme nous l’avons vu, une grande partie de la population irlandaise s’inquiète de sa situation future et développe un certain ressentiment à l’égard des populations d’origine étrangère. Même s’il est quasi certain que les hôpitaux irlandais ne pourraient fonctionner convenablement sans la main-d’oeuvre d’origine philippine, le patient irlandais (moins connu que son homologue du Royaume-uni) se demande pourquoi il n’y a pas plus de belles rousses en blouse blanche et se refuse à admettre que l’explication est liée aux bas salaires, un grand classique du Bidochon européen.

Pourtant si vous regardez les offres d’emploi, la verte Irlande semble offrir encore de belles possibilités. «C’est une illusion !» m’affirma solennellement un collègue originaire du pays de Finnegan «la hausse de l’immobilier a généré une richesse artificielle qui est une véritable épée de Damoclès !» confirmant mon idée d’un certain pessimisme ambiant.

Pourtant l’économie irlandaise est toujours aujourd’hui une des plus compétitives en Europe malgré, en effet, un ralentissement dans le secteur de la construction qui devrait entraîner une légère hausse du chômage et réduire la croissance (qui a perdu deux points cette année, mais faut-il s’alarmer dans le contexte mondial actuel ?) L’OCDE préconise un certain nombre de mesures de restructuration pour favoriser le maintien de la croissance mais, cependant, compte tenu de la situation politique actuelle, il est clair que le gouvernement irlandais ne se lancera pas dans les réformes. Forte de sa présence dans la zone euro le petit « tigre celte » est tout de même relativement protégé des turbulences. De 1994 à 2007, 900 000 emplois ont été créés, soit une hausse de 75%, il est logique qu’un ralentissement survienne, mais les revenus fiscaux sont importants et la Banque centrale irlandaise prend les mesures qui s’imposent et prévoit un retour du PIB à 3,5 % en 2009. Pourquoi s’inquiéter plus que de raison ?

Xavier Glangeaud

 

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