Voyage, Voyage

Echos de la francophonie

L’été, c’est la saison du soleil et des rêves, de l’éternelle découverte et des expéditions. «Voyage, voyage, plus loin que la nuit et le jour, voyage, voyage, dans l'espace inouï de l'amour», chantait Desireless en 1986, sur un texte de Jean-Michel Rivat. Une chanson qui est devenu le tube de tous les jeunes en quête de joie et de terres nouvelles.

Voyager est une aspiration universelle. À peu près en même temps que Rivat en France, Gábor Presser et László Dés en Hongrie ont composé leur chanson Nagy utazás (Grand voyage), dont le refrain, archiconnu chez nous, est un peu similaire. Selon ma modeste adaptation, cela donne: Nous démarrons, nous partons, dans la nuit, par le train, nous allons, et la nuit, la nuit, la nuit aux contours fluides, avec le claquement du train sur les rails, nous recevra en vieux amis, en vieux amis. Notre vie est un voyage, tu nous l’avais dit, nous partons donc de nouveau, notre vie est un voyage*.

Au delà de ces sentiments, vers et mélodies, un simple guide pratique édité par le journal Le Monde à l’attention des jeunes, nous explique les diverses astuces pour voyager à bas prix. Surtout, il ne faut pas dépasser les 26 ans. On peut alors acheter la carte d’étudiant internationale qui donne droit à des réductions dans plus de 100 pays mais aussi des promotions sur les billets d’avion. Il existe, outre les compagnies low cost, des offres Air France appelées Tempo jeunes, ou encore le pass de la compagnie des cars Eurolines qui propose des voyages illimités entre 45 villes durant 15 ou 30 jours, une aubaine! Et puis, il y la formule covoiturage, l’autostop traditionnel, le couch surfing (surf sur canapé, qui permet d’être hébergé par un inconnu sur son sofa), ou le woofing, (vous travaillez quelques heures dans une ferme en échange du gîte et du couvert).

Voyage, voyage, rien de plus naturel de nos jours, même sans un sou, si vous avez l’imagination, la volonté de défi, le net et la globalisation. Ce qui désormais s’applique aussi aux Hongrois. Récemment, j’ai fait la queue à l’aéroport de Ferihegy. Devant moi deux jeunes filles étaient engagées dans une longue conversation : « Pour arriver à Florence, tu prends d’abord l’avion à Manchester, de là ça coûte presque rien…», etc.

Dans ma jeunesse, nous avons fait preuve, nous aussi, de beaucoup d’astuces pour voyager, mais d’une autre nature. Dans un monde où les frontières ressemblaient plutôt à des forteresses plus ou moins bien scellées (selon la période), la possibilité de les franchir était limitée. Voyager dans les périmètres du monde “socialiste” était en revanche un peu plus facile. Longtemps, un seul voyage par an était autorisé dans un “pays frère”, mais curieusement il était assez difficile d’aller en Union Soviétique, le grand frère. Par peur, peut-être, qu’on se confronte avec les tristes réalités de ce “paradis communiste”.

Pourtant, ces restrictions se sont estompées avec le temps, surtout pour les Hongrois, qui ont obtenu le droit de voyager une fois tous les trois ans dans un pays occidental, donc au-delà du rideau de fer – et l’État, magnanime, autorisait l’achat de 70 dollars américains pour ces sorties. Cela ne suffisant pas, la première astuce était de bien soustraire les devises que nous nous étions procurées sur le marché noir de l’œil attentif des douaniers. Le prix Nobel Imre Kertész a consacré l’un de ses meilleurs récits à un tel contrôle, ou plutôt à l’humiliation du citoyen, forcé de contourner la loi représentée par cet agent de l’Etat omnipotent.

En même temps, un vigoureux marché noir s’est développé dans le paradis socialiste international, et tout le monde savait ce qu’il devait acheter chez lui et vendre dans les pays frères pour s’y procurer en retour ce qui lui manquait dans son propre pays. Beaucoup ont trouvé leur compte dans les bizarreries de ce monde tordu, ont fait de beaux profits ainsi que de véritables tours du monde, de Cuba en passant par la Chine. Récemment, dans une émission de radio, tout le monde s’est bien amusé en énumérant les “trucs” de voyage et de contrebande socialiste.

Voyager, c’est toujours un moment de liberté et nous nous débarrassons des obligations quotidiennes, de la routine, et de notre passé récent. A l’occasion de ces sorties, nous oubliions aussi les diverses contraintes du système – pour un temps. Les deux chansons me rappellent ces émotions. Desireless nous distille les mystères et les attraits du voyage – une possibilité naturelle, mais dans le tube de Gábor Presser je crois déceler un brin de tristesse. Pour lui, le voyage est le symbole de toute la vie, cette éternelle recherche de la bonne voie et du bonheur – des possibilités qu’il faut conquérir.

Mais cette analyse philosophique m’a mené peut-être trop loin. Heureusement, les temps où la distance entre nos sociétés était si grande sont aujourd’hui révolus. De nos jours, les astuces du voyage se ressemblent partout.

 

*Elindulunk, elindulunk, az éjbe megy a vonatunk,

S az éjszaka, az éjszaka, a puha testû éjszaka, vonatunk

kattogó zaja, mint régi jó barátokat, majd úgy fogad, majd

úgy fogad. Egy utazás az életünk, azt mondtad hát, megint

megyünk, nagy utazás az életünk...

 

Dénes Baracs

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