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Le roi blanc


By JFB - Posted on 07 septembre 2009

Comment grandit-on dans un régime communiste? Le deuxième roman de György Dragomán, Le roi blanc (A fehér király), apporte une réponse à cette question par le biais de son narrateur, un garçon de onze ans. Exercice périlleux mais convaincant. Le jeune narrateur raconte son quotidien dans un pays qu’on pourra reconnaître être la Roumanie, et à une époque qui évoque les années 1980, autrement dit celles de la dictature de Ceausescu. Cependant, rien ne filtre clairement sur ces données spatio-temporelles dans la bouche de l’enfant. Seuls les prénoms hongrois des protagonistes pourraient être un indice sur la communauté hongroise en Transylvanie. Ce qui est par contre certain, c’est la violence sourde ou réelle de la société dans laquelle le garçon évolue. Et pourtant, sa conscience encore naïve n’en exige pas d’explications. L’enfant vit ou assiste à des événements dont il ne peut ni ne cherche à saisir tout le sens. Alors il raconte, mêlant à sa narration différentes voix – la sienne et celle des autres – aux styles direct et indirect. C’est au lecteur de retrouver les limites entre ces différentes façons de dire les choses. Pour rendre sa parole fluide, l’auteur libère son écriture du poids de la ponctuation trop structurante, ou trop rationnelle, comme l’est en particulier le point. Ainsi, la parole rapide et légère du garçon nous entraîne t’elle malgré nous dans les bas-fonds de ce monde régi par la dictature.

Qu’il soit à l’école, dans la rue, ou en compagnie de ses camarades, ce jeune personnage surnommé Dzsata est le témoin ou la victime de la cruauté des bandes rivales du quartier, ou, pire encore, de l’intimidation et du chantage humiliant des adultes. Ouvriers, professeurs ou hauts fonctionnaires, toutes les catégories sociales sont minées par un désordre moral profond. L’enfant de onze ans le raconte pourtant sans sourciller et sans faire entendre la moindre plainte. Le lecteur suit le regard de l’enfant pour lequel ce qui est absurde peut sembler normal. S’il y a une douleur ressentie par le personnage principal, une douleur silencieuse et tenue, c’est celle due à l’absence de son père. Parti de la maison pour une soi-disant «mission» dans un centre de recherche secret, le garçon va peu à peu comprendre que les «collègues» venus le chercher n’étaient en fait que les sous-fifres de la police politique. Il apprend par bribes que son père a été arrêté et qu’il est détenu dans un camp de travail sur le canal du Danube. La pensée pour son père constitue le véritable fil directeur du roman. Ce fil invisible relie les dix-sept chapitres du roman qui peuvent également être lus comme autant de nouvelles. Chaque chapitre est régi par un événement ou une rencontre: il y a par exemple en ouverture du récit la jolie scène des tulipes cueillies dans le parc public par le garçon pour sa mère, il y a aussi l’entraînement drastique du professeur de sport, les premiers émois amoureux, la queue de plusieurs heures pour des bananes qui se transforme en révolte, le grand-père que le garçon doit appelé «camarade secrétaire», l’étrange personnage au visage ravagé et collectionneur d’oiseaux, le pion d’échec volé – le roi blanc – chez un dignitaire du parti; la tendresse de la mère qui, comme l’enfant, résiste à ce monde, l’enfant qui veut croire au retour de son père malgré les découragements et les intimidations.

György Dragomán est né à Târgu Mures en Transylvanie en 1973 au sein de la minorité hongroise de Roumanie. Sa famille a elle-même subi des difficultés dans les années 1980 pour des raisons politiques: son père professeur en stomatologie à la faculté de médecine en Transylvanie, accusé de chauvinisme et de séparatisme pour avoir mieux noté les étudiants hongrois que roumains, s’est vu licencié. La vie difficile et la peur de voir leur fils interrogé par la police secrète, décident ses parents à quitter le pays. Installé à Budapest depuis 1988, l’auteur y a terminé des études d’anglais et de littérature, et travaillé comme critique de film. Outre ses écrits, il se consacre à la traduction de Beckett, Joyce, McEwan, Welsh. Ce roman paru en 2005 en Hongrie a été récompensé par les prix Déry Tibor et Sándor Márai. Il est traduit dans plus de vingt pays

Milena Le Comte Popovic

Le roi blanc de György Dragomán (Gallimard)

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