La musique enivre

La musique enivre

András Schiff

Et elle rajeunit aussi ! C’est en tout cas ce que nous, jeunes retraités, avons ressenti lors du concert d’aujourd’hui à l’Académie de musique.

Sir András Schiff, le pianiste hongrois mondialement connu, et qui vit à l’étranger depuis presque 50 ans, et qui n’a pas donné de concerts en Hongrie depuis 16 ans, est retourné en Hongrie ce septembre, avec deux concerts organisés à l’Académie Musicale Ferenc Liszt de Budapest.

Son programme était chargé : il s'est vu remettre mercredi un doctorat honoris causa par Gábor Farkas, recteur de l'Université de musique « Ferenc Liszt », au sein de cet établissement de Budapest.

Dans son éloge, Gábor Farkas a souligné que, grâce au jeu d’András Schiff, de nombreuses personnes ont pu se familiariser, entre autres, avec les profondeurs de l’œuvre de Schubert, tandis que le pianiste a également laissé une empreinte indélébile par ses interprétations des œuvres de Haydn, Mozart, Beethoven, Schumann, Bartók et Chopin.

Le pianiste a également expliqué qu’il commençait tous ses concerts par du Bach et que, lors de la composition de son programme, il choisissait avant tout les compositeurs qu’il aimait le plus : Haydn, Mozart, Beethoven et Schubert, ainsi que Bartók.

Il a souligné :

« Il faut jouer ce que l'on aime, ce en quoi on croit et ce dans quoi on se sent à l'aise. »

Les billets pour ses deux concerts ont été vendus en moins d’une demi-heure, et j’étais parmi les heureux qui avaient accès aux deux événements.

Salle comble. Mieux encore, salle vraiment comble. À notre arrivée, les jeunes étudiants en musique font la queue par deux ou par trois devant la billetterie – jusqu’à la sortie du bâtiment dans l’espoir de pouvoir assister au concert. À l’entrée principale, un ou deux mélomanes pleins d’espoir, un bout de papier à la main, cherchent un billet à vendre… Il y a foule, il fait chaud – et l’attente est palpable.

Sur scène se trouve le piano Bösendorfer d’András Schiff, qui impressionne déjà par sa couleur acajou. Quant à sa sonorité…

La première joie, c’est de découvrir qu’un enregistrement est en cours pour la soirée d’aujourd’hui. La deuxième, c’est que, tout à coup, les membres du gouvernement commencent à affluer : Péter Magyar, premier ministre et ses ministres arrivés au pouvoir à peine 5 mois.… Je l’avoue, ce spectacle me réjouit énormément : au cours des seize dernières années, je n’avais jamais vu autant de responsables politiques aux concerts – alors que j’y assistais déjà deux à trois fois par semaine. Mais il y avait aussi dans la salle des experts du monde économique, des acteurs du monde musical.

Le spectacle commence avec quelques minutes de retard. Lorsque András Schiff entre en scène, il est accueilli par un enthousiasme si débordant, accompagné d’applaudissements debout, que nous en sommes nous-mêmes surpris. Le pianiste reste un moment debout près de son instrument, puis – sans dire un mot – il s’assoit et commence à jouer une pièce de Bach. Ces quelques minutes suffisent pour que nous, les spectateurs, nous calmions, et je pense qu’il a lui aussi dû maîtriser son émotion. À la fin du morceau, il prend le micro et explique, en hongrois et en anglais, ce que nous venons d’entendre et ce qu’il faut savoir à ce sujet.

Une nouvelle œuvre de Bach, le Capriccio, que le compositeur a écrite à l’âge de 19 ans et qui raconte le départ de son frère, malgré tous les efforts pour l’en dissuader. Schiff met en évidence le leitmotiv de chaque partie, explique à quel moment de l’histoire il correspond, puis pose le micro et interprète l’œuvre dans son intégralité. « Ça change tout de suite », me chuchote ma compagne, car grâce à ces informations préalables, nous, amateurs de musique mais pas vraiment experts, pouvons suivre les événements exprimés par la musique.

Et à partir de là, nous avançons dans le temps et dans le programme. Une présentation d’András Schiff, puis une œuvre de jeunesse de Haydn, une présentation, la fantaisie en do mineur de Mozart, une présentation, une sonate de Beethoven, et enfin – précise l’interprète – la sonate en sol majeur de Schubert. Voilà enfin une œuvre dont j’ai des souvenirs plus ou moins précis, que j’ai entendue à plusieurs reprises et dans différentes versions. Et c’est ce qui me permet enfin de comprendre en quoi réside l’exceptionnalité de l’interprétation d’András Schiff.

Il joue avec aisance et élégance. Il ne prend pas la pose, il ne joue pas pour le public, il respecte a la lettre toutes les indications données par l’auteur. Entre le pianissimo et fortissimo il connait et peut faire sonner des dizaines de nuances. Je pourrais même dire qu’il est parfaitement à l’aise, lui, le piano et la musique – et que notre présence, à nous, les spectateurs, ne le dérange pas. Ses doigts glissent avec tant d’aisance sur les touches que – si je n’avais jamais essayé de jouer du piano – je croirais qu’il n’y a là rien de sorcier. L’instrument murmure, gronde, résonne avec clarté ou résonne avec ampleur, selon les sons qu’András Schiff souhaite lui faire produire. Il n’y a pas de prouesse, pas de geste superflu, mais chaque mouvement nécessaire pour que la musique s’exprime le plus pleinement possible est bien là.

À la fin du concert, András Schiff reçoit un bouquet de fleurs, et nous, quelques encore : Bartók, Chopin…

Ce jeune homme de 72 ans est sur scène depuis déjà deux heures, tantôt en train de jouer, tantôt de présenter le spectacle – et nous, les spectateurs, nous en redemandons sans cesse. Vers le quatrième ou cinquième rappel, nous devons finalement laisser partir l’artiste.

En rentrant chez nous, nous constatons que nous avons eu une chance incroyable d’assister à  ce soir, que nous nous sentons plus jeunes de quelques années et, surtout, que nous sommes enrichis d’une expérience inoubliable.

Et bien sûr, le public hongrois attend le retour de Sir András Schiff !

Publié sur la page FB « Vasmacs « 

Katalin Gillemot 

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