Budapest Parcours : Les pavillons français et hongrois unis dans un même souffle à la 61ᵉ Biennale de Venise
par Emmanuelle Sacchet
Inspirer profondément, expirer, relâcher les épaules, fermer les yeux. La musique, elle, continue.
Comme une incantation méditative invitant à la lenteur et à l'écoute des récits parallèles, cette phrase de Koyo Kouoh, commissaire de la 61ᵉ Biennale internationale d'art contemporain de Venise, donne en quelque sorte le ton des vacances. Justement, quel bonheur de constater que l'Italie, via la précieuse Slovénie, n'est qu'à quelques encablures de la Hongrie. Alors, c'est par les petits chemins et parfois même à pied que je me suis tranquillement rendue dans les Giardini de la Sérénissime, où le thème In Minor Keys, « en fréquences mineures », met en lumière la beauté et la réparation face à un monde qui ne tourne pas si rond.
Cette consigne prend une résonance particulière quand on sait que celle qui l'a écrite n'a jamais vu son exposition. Première femme africaine appelée à diriger l'Exposition internationale, la commissaire suisso-camerounaise Koyo Kouoh est décédée en mai 2025, un an avant l'ouverture, laissant cependant un projet achevé jusque dans le moindre détail — artistes, scénographie, identité graphique — que son équipe a réalisé à la lettre. De cette absence, la Biennale a fait une présence : une œuvre posthume et intégrale, traversée de bout en bout par une même exigence, celle de l'attention lente et du souffle retrouvé.
Reprendre – ou retenir – son souffle
Alors, sous une canicule installée, la Biennale ne se visite pas au pas de charge : elle se respire. Cela tombe bien, les pavillons semblent refuser le spectacle et le vacarme pour tendre l'oreille vers ce qui persiste en sourdine : les murmures, les basses fréquences, la musique de ceux qui fabriquent de la beauté malgré la catastrophe. L'expérience proposée est plus sensorielle que didactique, on passe d’un univers à l’autre plutôt que d’un nom à l’autre, avec cette impression de pénétrer dans des ateliers d’artisans plutôt que dans ceux d’artistes renommés.
C'est un tour du monde d'une centaine de pays que l'on effectue comme dans un souffle. Alors que le Sud global et le continent africain sont mis à l'honneur cette année, c'est vers les pavillons hongrois et français que je me tourne d'abord, légitimement, pour les lecteurs du Journal francophone de Budapest. Nulle part cette exigence ne se donne à voir plus clairement que dans ces deux pavillons. À Paris, Yto Barrada place le sien sous le signe de Saturne, planète de la mélancolie et de la pensée lente. À Budapest, Endre Koronczi intitule le sien Pneuma Cosmic, du nom grec du souffle vital. Le temps qui s'étire d'un côté, l'air qui circule de l'autre : à eux deux, ils composent la respiration évoquée et offrent la meilleure porte d'entrée dans une Biennale qui a fait du presque-rien sa manière de tenir debout.
Comme Saturne, de Yto Barrada, au pavillon français

Inauguré en 1912 avec une exposition Rodin, le pavillon français offre le contrepoint sobre du hongrois : une blanche architecture néoclassique, symétrique et lumineuse, aujourd'hui rouverte après une longue rénovation pour accueillir les œuvres d'Yto Barrada. La plasticienne franco-marocaine, née à Paris en 1971, partage sa vie entre Tanger et New York. Pour ce projet, elle réactive l'imaginaire cosmologique de Saturne — planète du retrait, de la mélancolie et de la pensée lente — en prenant le textile pour matière première. Une pratique pluridisciplinaire, nourrie d'archives et de transmission orale, que le jury et la commissaire Myriam Ben Salah (directrice de la Renaissance Society de Chicago) ont saluée comme une réinvention de la « sculpture sociale ».

Le point de départ est la technique du « dévoré », un procédé qui ronge le velours à l'acide pour en révéler de nouveaux motifs. L'exposition procède par séquences, du jardin de plantes tinctoriales que l'artiste a créé à Tanger jusqu'à une salle où la matière, littéralement abrasée, fait de l'usure une stratégie esthétique et politique. C'est à dessein, je pense, que l'on n’a pas cherché à faire une « belle » exposition. On tombe d'abord sur de grandes tentures claires tombant du plafond, immenses, presque liturgiques, prêtes à jaunir sous le soleil de plomb. D'autres petites salles proposent soit des installations de sculptures, soit des cadres exposant des tissus colorés comme des échantillons témoins. Rien ne presse ici, et pour cause : la chaleur a eu raison des visiteurs. Un long banc traverse une salle, et l'on y trouve, affalés, des grappes de gens qui ont renoncé à la déambulation pour contempler le lent frémissement des tissus. Ironie douce : c'est la fournaise qui accomplit ce que la Biennale appelait de ses vœux — nous ralentir, nous asseoir, nous forcer à regarder vraiment. J'ai fait comme eux. Et à rester ainsi, immobile, on commence à voir. Mais cap sur le pavillon hongrois, reconnaissable entre mille à ses céramiques de Zsolnay.
Pneuma Cosmic, d'Endre Koronczi, au pavillon hongrois
Troisième pavillon bâti aux Giardini, après l'italien et le belge, le pavillon hongrois fut inauguré en 1909, véritable joyau de la Sécession magyare des artistes de la colonie de Gödöllő et paré des céramiques irisées de la manufacture Zsolnay, sur le thème d’Attila — qui, comme nous l’avons déjà dit, n’a rien de très hongrois ! Le Ludwig Museum de Budapest, qui en assure la sélection depuis 2015, expose l'artiste de 58 ans, Endre Koronczi, figure majeure de l'art conceptuel hongrois depuis les années 1990. Intitulée Pneuma Cosmic, son exposition prolonge une recherche menée depuis vingt ans sur le mouvement de l'air, pour proposer des façons alternatives et intuitives d'entrer en relation avec notre environnement. Le titre lui-même, pneuma, souffle vital des Grecs, dit bien cette attention portée à l'invisible et à l'impalpable, en résonance avec les « fréquences mineures » chères à la direction artistique de cette édition. Le projet est porté par la commissaire Julia Fabényi, directrice du Ludwig Museum, et la curatrice Luca Cserhalmi.
D'emblée, le concept est intéressant, puisqu'il s'agit d'une installation (adieu la peinture dans cette édition 2026) où des éléments du système de ventilation récupérés à l'Académie hongroise des sciences lors de sa rénovation envahissent les pièces et la cour du pavillon. C'est un comble alors que la chaleur battait des records ; même l'hôtesse avec qui je me réjouissais d'échanger quelques mots de hongrois avait pris la fuite vers des pavillons plus cléments. Une projection de fumerolle évoque le souffle et la suffocation de la croûte terrestre, comme nous. Mais ce qui mérite l’attention est la performance durant laquelle Koronczi a marché pendant un an afin de trouver et de capturer le soupir le plus significatif. Été comme hiver, drôlement vêtu d'une combinaison de cosmonaute — aussi jaune que métaphorique, l'artiste s'est auto-filmé marchant à travers la Hongrie, une boule de verre sur le dos, pour étudier le dialogue entre la nature et le transcendant. Je suis longtemps restée devant une vidéo de… 12 heures ! Aquincum, Normafa, Óbuda, bords du Danube, Tokaj ; dans des marchés, parkings, routes, autoroutes, fêtes foraines… De jour comme de nuit, on passe de ville en village comme à la recherche du no man's land le plus typique. J'ai pris plaisir à reconnaître des lieux et à suivre la réaction des gens croisés, invités à « souffler dans le ballon ». Une fois refermée sur l'exhalaison prétendument idéale, la boule de verre, soufflée à la bouche (par les verriers de Murano, me suis-je dit), est exposée dans un coin du pavillon. Pas le meilleur emplacement, d'ailleurs. Car si les spectateurs sont bien invités à une profonde contemplation, la première salle pseudo-scientifique, autour des associations cognitives, semble nous mener en bateau, voire en gondole sur le contenu réel de l’exposition.

C'est donc plutôt un concept qu'une œuvre qui résulte de ce travail : celui de repositionner les frontières entre l'individu et le monde extérieur, comme pour engendrer une nouvelle responsabilité envers notre environnement, fût-elle subjective. Mais j'oublie d'évoquer le seul dessin qui accompagne l'installation : un magnifique fusain représentant la façade du siège néo-Renaissance de l'Académie hongroise des sciences. Le bâtiment y est imprégné, ou peut-être perturbé, par un motif abstrait insaisissable : la représentation gestuelle du mouvement de l'air. Un élément fort pour symboliser l'abstraction dans la ville de l'eau.

Reste ce que l'on manque presque : l'environnement acoustique de Máté Balogh, tiré des conduits de ventilation de l'Académie hongroise des sciences. Ce métal qui portait autrefois le souffle du bâtiment devient ici matière sonore. Discrète au point de se confondre avec le silence, cette partition est pourtant le cœur battant, ou plutôt respirant, du pavillon. Il fallait tendre l'oreille pour l'entendre ; il fallait ralentir pour la sentir. Tout In Minor Keys tient dans ce presque-rien.
Point de rencontre de deux univers
Les deux pavillons ont refusé l'envol du grand geste qui fait depuis longtemps la légende de Venise. Exit les barques suspendues ou les cathédrales inversées ; aujourd'hui, on travaille en sourdine, dans le registre du ténu : un tissu qui se défait, un courant d'air qu'on rend perceptible. Saturne ralentit le temps, le pneuma le fait circuler ; ensemble ils composent une respiration (inspiration lente, expiration continue) face au chaos du présent. Ni commentaire ni fuite : une attention retrouvée à ce qui, discrètement, continue de faire monde.
C’est dans cet état d’esprit que je reprends la route vers Budapest, tout doucement.
budapestparcours@yahoo.fr