Budapest Parcours : Octobre 1956, la victoire d’une défaite

Budapest Parcours : Octobre 1956, la victoire d’une défaite

Budapest Parcours

Entretien avec Jérémy Floutier

Par Emmanuelle Sacchet

Ce vendredi 23 octobre, le centre de Budapest a été le théâtre d'une formidable journée de commémoration des 70 ans de l'insurrection hongroise de 1956. Défilés, spectacles, danses, conférences, projections, expositions… sans oublier, sur Kossuth tér, le discours très attendu de Péter Magyar. Pour lui, 1956 a tranché : « La Hongrie n'est pas un pays-bac, elle ne peut pas dériver sans fin entre l'Est et l'Ouest. » La veille, place Bem, il avait annoncé que le gouvernement s'engageait à créer « dans les années à venir » un « sanctuaire digne de la liberté hongroise », c'est-à-dire un véritable musée de 1956.

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Séance de dédicace à la librairie Prélude du livre "L'envers d'une photo" de Eszter Balázs Phil Casoar en présence de Bálint Géza Basilides et Éva Vámos le 14 octobre 2026
 

L'Institut français de Hongrie n'a pas été en reste. La conférence « L'Envers d'une photo » a permis de découvrir la nouvelle édition du livre-enquête de l'historienne Eszter Balázs et du journaliste Phil Casoar. Depuis vingt ans, ils explorent l'histoire cachée d'une photographie iconique prise le 30 octobre 1956, et sont parvenus à identifier le photographe ainsi que les deux jeunes insurgés immortalisés sur le cliché.

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Emmanuelle Sacchet, Jeremy Floutier, Éva Vámos et Gergely Fejérdy à l'institut français le 28 octobre 2026
 

Par ailleurs, le nouvel espace Vasarely de l'Institut a inauguré le 28 octobre sa deuxième exposition, « Les échos en France de la révolution hongroise de 1956 ». Archives diplomatiques et coupures de presse à l'appui, elle raconte comment le soulèvement de Budapest a ébranlé une France déjà absorbée par la guerre d'Algérie et la crise de Suez. On y suit l'élan de solidarité envers le peuple hongrois et l'accueil de milliers de réfugiés, mais aussi la fronde contre un PCF aligné sur Moscou, et la prise de distance durable d'une partie de la gauche et des intellectuels avec le communisme. À voir jusqu'au 26 janvier 2027.

Enfin, toujours à l'Institut français et au Centre régional de l’Académie des sciences de Szeged, le colloque international « Réception, impacts et mémoire de la révolution de 1956 en France et dans le monde francophone » vient de s'achever. Une vingtaine de participants y ont renouvelé la connaissance de l'écho considérable de 1956 dans le monde francophone, sur les plans diplomatique et politique comme dans la littérature et les arts. J'ai eu le plaisir d'y interviewer l'historien Jérémy Floutier, enseignant à l'Université de Szeged, qui a également été le commissaire de l'exposition présentée sur la façade de l'Institut hongrois de Paris, visible jusqu'au 4 novembre.

Emmanuelle Sacchet : Un mot sur ce colloque que vous avez coorganisé et où vous intervenez aujourd'hui ?

Jérémy Floutier : C'est un colloque de deux jours, entre Budapest et Szeged, organisé conjointement par l'Institut français et le Centre universitaire francophone de l'Université de Szeged, que je représente. Une vingtaine d'interventions très riches, où l'on apprend beaucoup. L'idée était de sortir du seul cas hongrois. Par exemple, l'accueil des réfugiés en Belgique, au Québec ou dans différentes régions de France. Ou encore les stratégies adoptées par les gouvernements et par la diplomatie, notamment ce projet transatlantique de formation d'élites issues des pays d'Europe centrale et orientale, qui auraient pu prendre le relais en cas de changement de régime. A Szeged, c’est la réception de la révolution dans le domaine des arts et de la vie intellectuelle qui est placée au cœur des débats.

E. S. : L'insurrection aurait-elle donc commencé à Szeged, le 16 octobre 1956, avec ses étudiants ? Que reste-t-il de cette mémoire locale ?

J. F. : Même si un vent de changement soufflait sur toute la Hongrie, en bon Szegedois, je me dois de dire que la première étincelle de la révolution a bien été allumée à Szeged. Le 16 octobre 1956 a été créé à la faculté des lettres le premier syndicat étudiant autonome, le MEFESZ (Magyar Egyetemisták és Főiskolások Szövetsége) qui a mis sur pied les revendications et les a propagées dans les autres universités du pays. Je peux citer deux autres événements importants. À Budapest, le cercle Petőfi, un cercle de débat d'abord chapeauté par le parti, lui échappe peu à peu et se politise : on y critique de plus en plus ouvertement le parti, ce qui était inimaginable avant 1953. Et à Balatonfüred, une rencontre d'enseignants met en cause la situation de l'éducation au début du mois d’octobre 1956, et par là même le parti. Ces deux événements montrent l'état d'ébullition du pays. Sans parler du contexte international, avec les soulèvements de Berlin-Est, de Poznań en Pologne et le contexte plus général de la déstalinisation…

Aujourd'hui, une statue marque à Szeged le lieu de naissance du MEFESZ et le grand amphithéâtre de la faculté des lettres a été classé monument historique en 2019. Les commémorations de cette année sont particulièrement importantes : la cour du Centre francophone a ainsi été rebaptisée cour Albert-Camus, avec la pose d'une plaque le jour du colloque.

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Entrée de l'exposition « Les échos en France de la révolution hongroise de 1956 » à l'institut Français
 

E. S. : Une question de terminologie : pourquoi parle-t-on plutôt d'« insurrection » en France, quand les Hongrois disent « révolution » ?

J. F. : C'est une question intéressante, car le débat est toujours vivant, et les débats sont très utiles. Chaque terme compte : chacun est connoté et évolue avec le temps. Jusqu'en 1989, le terme officiel est celui de « contre-révolution » : le régime présente la répression et l’intervention soviétique comme une lutte légitime et nécessaire contre le fascisme et l'impérialisme. Dans les derniers mois avant le changement de régime, on parle des « événements malheureux » ! Depuis la transition, on emploie le mot « révolution », avec l'idée d'instaurer un changement de fond. « Insurrection » renverrait plutôt à un mouvement qui s'embrase, plus limité dans le temps et dans ses ambitions politiques.

Les deux termes sont donc possibles, mais il y en a eu d'autres : certains ont parlé de simple révolte, d'autres de guerre d'indépendance, ce qui me semble un peu exagéré. Pour ma part, sans être très original, j'aime bien le terme de révolution. Certes, ce fut un échec militaire, puisque l'intervention soviétique à partir du 4 novembre a permis de rétablir un régime fidèle à Moscou. Mais la Hongrie de Kádár, à partir du début des années 1960 notamment, tout en demeurant un régime autoritaire, évolue progressivement vers une forme de « dictature molle » (puha diktatúra), qui la distingue des autres pays du bloc communiste. Comme l'a écrit l'historien hongrois Miklós Molnár, réfugié en Suisse : « C'est la victoire d'une défaite. » Le quotidien des Hongrois en a été changé ; j'estime donc que le terme de révolution est légitime.

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Détail de l'exposition « Les échos en France de la révolution hongroise de 1956 »
 

E. S. : 1956 peut être vu comme l'un des premiers craquements du bloc soviétique. Quelque 200 000 Hongrois ont fui la répression, dont 12 000 vers la France, où le communisme était encore solidement ancré — le PCF a recueilli un quart des voix aux législatives de janvier 1956 — et ambigu, une partie de l'élite culturelle peinant à admettre les horreurs du régime soviétique. Quel accueil leur a-t-on réservé ? Ont-ils contribué à changer le regard des Français sur l'URSS ?

J. F. : La révolution a suscité un effroi très profond dans toute la France, à l'exception d'une grande partie des sympathisants communistes, restée fidèle à la ligne de Moscou. La France a été profondément choquée par ce qui se passait à Budapest, même si l'on ne connaissait pas précisément le nombre de morts, ni la situation. D’une actualité internationale, la révolution est rapidement devenue un enjeu de luttes politiques nationales. On a même mis le feu au siège du PCF à Paris, et il y a eu des violences dans tout le pays. Dans un premier temps, la mobilisation et l'élan de solidarité ont été très forts en raison de l’effroi provoqué par les informations venues de Hongrie, ce qui explique l’ampleur des dons et le secours apportés aux réfugiés hongrois. Puis l'émotion retombe : l'actualité reprend le dessus, avec notamment les pénuries d'essence dues à la crise de Suez, et les insurgés hongrois passent au second plan. Malgré quelques incidents impliquant des réfugiés, largement relayés et grossis par la presse, les Hongrois se sont très bien adaptés, et ont donné à la France de grands intellectuels, auxquels cette conférence rend également hommage.

E. S. : Une question pour l'historien plutôt que pour le consul : les commémorations organisées par l'ambassade de France ont-elles une part de réparation symbolique, pour le peu que la France a fait il y a 70 ans ? L'exposition de l'Institut montre d'ailleurs à quel point le pays était alors accaparé !

J. F. : Effectivement, je pense qu'il y a une part de réparation, mais aussi d’informer le public hongrois de la vive émotion et de l’importante mobilisation en France et dans le monde francophone. J'y vois également l'engagement des diplomates en poste à Budapest, très investis dans le développement des relations franco-hongroises. La France a cette tradition de mise à l'honneur de l'histoire et de diplomatie culturelle, et nous, historiens, en profitons pour réfléchir ensemble aux différents chapitres de l'histoire franco-hongroise afin de proposer une approche nuancée et dépassionnée du passé.

Il est vrai aussi que l'émoi et l'élan de solidarité des Français en 1956 tiennent au fait que nos deux peuples partagent un même amour de la révolution. L’image de la Résistance a également joué un rôle important : après tout, la Seconde Guerre mondiale n’était pas si lointaine et la révolution de 1956 a durablement associé aux Hongrois l’image d’un peuple fier et épris de liberté.

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Conférence de Jéremy Floutier au colloque « Réception, impacts et mémoire de la révolution de 1956 en France et dans le monde francophone ».
 

E. S. : À une époque où l'information est partout et nulle part, quel est le rôle de l'historien ? On mesure combien travailler sur les faits, surtout historiques, est un exercice scientifique, technique, millimétrique. Les faits sont têtus, mais les récits multiples : peut-il y avoir plusieurs vérités ?

J. F. : La vérité est subjective par définition ; elle est toujours plurielle. C'est ce qui la rend à la fois frustrante et passionnante : je n'écrirai jamais deux fois le même article, je ne prononcerai jamais deux fois la même communication, quand bien même je le voudrais ! Selon mon humeur, selon les valeurs qui m'accompagnent tout au long de ma vie, je porte un regard différent sur les archives et les sources. Mais c'est aussi ce qui m'ouvre des angles d'approche que je n'aurais jamais imaginés au départ, et qui se révèlent au fil des recherches, des lectures et du monde environnant qui m'influence. L'historien est toujours tributaire de son environnement.

E. S. : On constate d'ailleurs la place croissante du témoignage dans le regard historique et dans les manuels scolaires.

J. F. : Effectivement, on observe depuis plusieurs décennies l’émergence de ce que l'on appelle l'« oral history », l'histoire orale. Les historiens se sont approprié cette tendance : ne plus s'en tenir aux seules archives, mais adopter une approche des sources beaucoup plus vaste et pluridisciplinaire. L’évolution des manuels scolaires – l’un de mes terrains de recherche – en constitue à cet égard une excellente illustration. Si, au XIXe siècle, ils étaient en noir et blanc et rédigés sous forme de monographies, ceux qui sont utilisés aujourd’hui, dans lesquels sont introduits des sources et des témoignages, n’ont plus grand-chose à voir avec ceux de nos grands-parents.

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Vue de la façade de l'exposition sur 1956 à l'institut hongrois de Paris.
 

Au fil du temps et des témoignages, la défaite de 1956 a donc fini par remporter sa victoire, celle de la mémoire, que Budapest, Szeged et l’Institut français ont su cet automne, faire vivre ensemble.

Le titre de cet article reprend celui de l’ouvrage de l’historien Miklós Molnár (1918-2003), Victoire d’une défaite. Budapest 1956 (Paris, Fayard, 1968).

budapestparcours@yahoo.fr

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