Budapest Parcours : Des Magyars au Magyar
Les alternances vertigineuses de la fabuleuse Histoire de la Hongrie
Par Emmanuelle Sacchet
Au bout d’un moment Basta le Farniente ! Dans la chaleur ambiante de l’été, vous prendrez bien le temps de vous rafraîchir quelques neurones… 20 mn top chrono — oui il faut bien ça — c’est parti pour une petite leçon d'Histoire, à défaut d'une leçon de choses.
« Rien n’est plus contemporain, plus idéologisé, qu’un commencement. Les mythes fondateurs sont une condensation de la conscience que la communauté a d’elle-même » Lucian Boia, 1997
Chaque 15 mars et 23 octobre, la ferveur des Hongrois pour les commémorations m'a toujours fascinée. Le « Debout, Magyar ! » clamé par le poète Sándor Petőfi tient toute la nation dans une seule injonction depuis le 15 mars 1848. À la fois insoumise et résiliente, défaitiste et résistante, la Hongrie a souvent penché du mauvais côté de l'Histoire, mais elle a traversé les siècles en encaissant les coups sans jamais tout à fait plier. Ce n'est pas le moindre de ses charmes — et sans doute l'ADN du caractère pessimiste de ce peuple qui pleure sa martyrologie d'une main et lève son verre de l'autre, entre périodes fastes et catastrophes retentissantes.
J'ai bien tenté de comprendre cet engouement par la lecture de quelques ouvrages. Mais c'est grâce au cycle de conférences de l'historien Jérémy Floutier à l'Institut français, début 2026, et après digestion du livre Histoire de la nation hongroise de Catherine Horel (Tallandier, 2021), que s'est dessinée une question lancinante sur la Hongrie, sempiternellement ballottée entre union et indépendance. Comment une nation dont les frontières n'ont jamais vraiment coïncidé avec l'aire de sa langue a-t-elle pu maintenir un sentiment national aussi tenace ? On découvre que les mythes fondateurs sont allés bon train pour affirmer une nation, tandis que sa merveilleuse langue, parfaitement incompréhensible, lui servait à la fois de bouclier et d'identité.
Privée de sa souveraineté à de multiples reprises, la Hongrie a bâti sur cette accumulation de pertes un récit national où la souveraineté est sacrée et la mémoire des révoltes entretenue avec ferveur. De quoi nourrir une politique mémorielle sur plusieurs générations encore, nous voilà bien… Mais entre le « Debout, Magyar ! » de Petőfi et l'échine courbée du socialisme de goulasch, j'aime à croire qu'il existe, quelque part entre les deux, une troisième voie : celle d'un pays qui regarderait enfin son histoire en face, non plus comme une blessure à venger, mais comme une richesse à partager. Histoire aussi que l'on ne nous regarde plus de travers quand on dit qu'on habite (et qu'on aime) la Hongrie. De la Budapest que mes potes savaient à peine placer sur une carte — quand ils ne la confondaient pas avec Bucarest — à celle, mémorable, des EVG (enterrements de vie de garçon), puis à celle, un peu vite expédiée, d'un régime dictatorial : basta les amalgames et les idées reçues ! Félicitons-nous plutôt de vivre dans un pays européen qui s'éveille, riche d'une histoire invraisemblable. Et si les Hongrois en profitaient pour se débarrasser de leur pessimisme légendaire à la sauce victime, ce serait la cerise sur le Sacher torta ! Mais revenons à nos turuls, en saucissonnant deux millénaires en une valse à dix temps, forcément à contretemps :
- Les origines, sujet débattu
- La fondation du royaume
- L'apogée médiévale et la menace ottomane
- La Hongrie tripartite
- Domination habsbourgeoise et réveil national
- Le compromis austro-hongrois et l'âge d'or
- Cataclysmes et entre-deux-guerres
- La période communiste
- 1989
- L'après-chute du mur
Les origines, sujet débattu
Si l'on sait que les Romains s'établirent dans la région pendant cinq siècles, on commence toujours par souligner l'incertitude scientifique entourant les origines du peuple hongrois, sujet hautement politisé. La thèse dominante depuis le XIXᵉ siècle est l'origine finno-ougrienne de la langue, confirmée par un lexique de base commun. Encore ne faut-il pas confondre l'origine de la langue et celle du peuple : une chose est de savoir d'où vient le hongrois, une autre de savoir d'où viennent les Hongrois — et là, le terrain devient carrément brûlant. La génétique des populations dessine en effet un métissage bien plus large que ne le suggère la parenté linguistique, mêlant héritages steppiques et apports locaux du bassin des Carpates. Mais le hongrois a aussi été fortement enrichi par des emprunts turciques, slaves, latins, allemands et français au fil des migrations, jusqu'à leur venue dans le bassin des Carpates à la fin du IXᵉ siècle.
Il suffit de se balader place des Héros pour constater l'acception actuelle de l'arrivée des Hongrois vers 896, avec sept tribus conduites par Árpád, sur de magnifiques chevaux armés. On parle tout de même de plus de 200 000 personnes déboulant dans ces plaines idéalement placées entre l'Orient et l'Occident. Le mythe traditionnel de la parenté avec les Huns (avec entre autres la légende de Hunor et Magor) a connu des fortunes diverses selon les époques politiques — valorisé dans l'entre-deux-guerres, rejeté sous le socialisme — illustrant bien comment les récits d'origine servent à unifier, glorifier et légitimer une nation, quitte à s'inventer une histoire. (Voir mon article sur la récente exposition Attila au Musée national sur jfb.hu.)

La fondation du royaume (Xᵉ-XIIIᵉ siècle)
C'est la période des « aventures », comme on dit encore aujourd'hui dans les livres d'histoire. Formidables archers, les Magyars excellent sur les plaines et déferlent sur l'Europe : dans les monastères d'Occident, on prie pour être délivré « des flèches des Hongrois ». Ce qui est sûr, c'est qu'ils tirent leur légitimité de la prise du territoire par le sabre. Mais la défaite d'Augsbourg, en 955, face au Saint-Empire romain germanique, met un terme définitif à leurs incursions. Privée de butin, la tribu doit devenir royaume et se sédentarise. Cela tombe bien, les terres magyares sont fertiles et clémentes.
Les Hongrois choisissent Rome plutôt que Byzance. Vers l'an 1000, Étienne est couronné et fait entrer la Hongrie dans le monde chrétien occidental. Le détail compte : la couronne venant du pape, qui légitime ainsi un jeune royaume souverain, arrimé à l'Occident sans être vassal de l'Empire. Il s'affirme, s'unit pour huit siècles à la Croatie en 1102, puis subit en 1241 l'invasion mongole, qui lui coûte peut-être la moitié de sa population. Mais Béla IV reconstruit tout, et gagne le surnom de « second fondateur de l'État ». N'hésitez pas à visiter le musée du Château à Budapest, qui vous expliquera cette période mieux que ces lignes.
L'apogée médiévale et la menace ottomane (XIVᵉ-XVIᵉ siècle)
L'extinction de la dynastie árpádienne en 1301 ouvre le pays aux souverains étrangers, sans lui coûter sa grandeur. Sous Louis le Grand (1342-1382), la Hongrie compte parmi les puissances majeures d'Europe, ses frontières s'étirant presque d'une mer à l'autre. Mais l'avancée ottomane devient l'affaire centrale du royaume, et forge une identité durable, celle de « rempart de la chrétienté », un titre glorieux, souvent porté seul, sans aide significative de l'Occident. Au départ, ce rempart fonctionne : en 1456, János Hunyadi brise le siège de Belgrade face à Mehmet II, et la victoire résonne dans toute la chrétienté. Son fils, le fameux Mathias Corvin, porte le royaume à son apogée : armée permanente, justice réformée, bibliothèque parmi les plus fameuses d'Europe et cour gagnée aux lumières de la Renaissance italienne.
Mais le 29 août 1526, à Mohács, l'armée de Soliman le Magnifique écrase en quelques heures la noblesse hongroise. Le royaume démembré passera cent cinquante ans à se battre sur son propre sol. Je ne peux que vous conseiller d'assister à l'improbable carnaval de Mohács, le Busójárás, classé au patrimoine immatériel de l'UNESCO. Selon la légende, leurs déguisements effrayants servaient à terrasser et faire fuir les soldats ottomans superstitieux. Aujourd'hui, la petite ville aux frontières serbe et croate attire même les touristes.
La Hongrie tripartite du joug ottoman (1526-1711)

Bien qu'ayant assimilé les 150 ans de joug ottoman, je n'avais pas vraiment compris que la Hongrie avait été divisée en trois, ni que la Transylvanie avait joué un rôle si important. Ainsi, à l'ouest et au nord, la Hongrie royale passe aux Habsbourg, qui y installent leur administration et leur Contre-Réforme. Au centre, la grande plaine et Buda tombent sous administration ottomane : cent cinquante ans de présence turque, dont subsistent les coupoles des bains, quelques minarets et le goût national pour les eaux thermales — mais on peut objecter que cette partie s'appauvrira. À l'est, enfin, la principauté de Transylvanie achète sa quasi-indépendance au prix d'un tribut versé aux Ottomans. Grâce à elle se maintient la continuité de l'État hongrois. Diète, princes élus, chancellerie : la Transylvanie fait vivre l'idée d'une souveraineté magyare quand Buda parle turc et Presbourg allemand. Elle offre aussi à l'Europe une singularité précoce : dès 1568, l'édit de Torda y proclame la liberté de culte entre les confessions reconnues — un siècle avant que l'Occident n'apprenne à ne plus s'entretuer pour cela ! Car la Réforme a conquis la Hongrie. Au XVIᵉ siècle, l'immense majorité du pays est devenue protestante, calviniste surtout. La Contre-Réforme des Habsbourg inversera patiemment la tendance, et le catholicisme redeviendra majoritaire ; mais le protestantisme, lui, restera le langage de la résistance nationale — et celle de mes copains transylvains aujourd'hui. Tout s'explique.
Domination habsbourgeoise et réveil national (1686-1848)
Après la reconquête de Buda en 1686 par les Autrichiens, la Hongrie change de maître sans gagner sa liberté : elle passe des Ottomans aux Habsbourg. Pourtant, de 1703 à 1711, le prince François II Rákóczi (le boutefeu moustachu de nos billets de 500 forints !) soulève le pays contre leur absolutisme. La guerre est perdue, mais la paix se négocie : le compromis de Szatmár préserve l'autonomie constitutionnelle et religieuse du royaume, et empêche son absorption pure et simple dans l'Empire. En Hongrie, on appelle cela une défaite ; ailleurs, on appellerait cela un succès. Le pays, exsangue, se repeuple : Vienne y installe des colons souabes, tandis que des populations serbes et roumaines remontent vers les terres vidées ; les Slovaques, en sens inverse, descendent des Carpates, notamment dans le comitat de Békés. Pour l'anecdote, ma première location à Budapest fut à Svábhegy, la colline où campèrent les soldats souabes lors du siège de Buda, avant que les colons ne viennent l'investir. Et ça marche : l'économie repart, la démographie bascule — et les protestants, jadis majoritaires, deviennent une minorité dans leur propre pays.
Puis vient l'éveil. La « période des réformes » du début du XIXᵉ siècle voit une génération entière fabriquer une nation moderne. On ne compte pas les visionnaires : le comte István Széchenyi, aristocrate éclairé et bâtisseur, offre un an de ses revenus pour fonder l'Académie hongroise des sciences en 1825 et construire le premier pont fixe ; Lajos Kossuth, de la petite noblesse, en fait une cause politique ; Sándor Petőfi devient le poète national. Et Ferenc Kazinczy mène une bataille au sujet de la langue : il l'épure de ses germanismes et latinismes ; de fait il la modernise en forgeant des milliers de mots pour lui donner les moyens des sciences et des idées. Il prépare, sans le voir, l'officialisation du hongrois en 1844 face au latin de la diète. Brillant, quand on sait que cette langue deviendra l'étendard d'un peuple qui ne représente alors qu'environ 45 % de la population du royaume, aux côtés des Slovaques, des Roumains, des Allemands, des Serbes.

Du printemps des peuples à l'affrontement des nations, il n'y a qu'un pas. Ce sera 1848. Les Hongrois n'étaient pas du genre à courber l'échine. Le 15 mars, l'élan révolutionnaire porté par Petőfi et ses 12 points débouche sur les Lois d'avril : avec notamment l'abolition du servage, l'égalité civique et un premier gouvernement hongrois responsable, dirigé par Lajos Batthyány, que le roi Ferdinand V ratifie lui-même. Imaginez, une « révolution légale » qui fait basculer le pays du féodalisme à la monarchie constitutionnelle, sans effusion de sang ! Cela a failli marcher… Mais l'embellie sera brève, car Vienne reprend finalement les armes et appelle à la rescousse 200 000 soldats du tsar Nicolas Iᵉʳ, qui craint que ces Hongrois ne donnent des idées chez lui. Comme quoi l'histoire se répète infiniment… La guerre d'indépendance est noyée dans le sang à l'été 1849. Batthyány sera fusillé avec treize autres généraux à Arad.
Le compromis austro-hongrois et l'âge d'or (1867-1914)
En 1848, François-Joseph succède à Ferdinand V, mais l'Empire recule : la Lombardie est perdue après Solférino en 1859, puis l'Allemagne en 1866 à Sadowa. Amputé à l'ouest, l'Empire ambitionne de conserver l'Europe centrale. Il lui faut donc lâcher du lest et s'entendre avec les Hongrois — un rapprochement que favorise Sissi, leur impératrice chérie, tombée amoureuse de la Hongrie et de sa langue au point de devenir leur meilleure avocate à la cour de Vienne.
Le Compromis de 1867, négocié par Ferenc Deák, Gyula Andrássy et József Eötvös, instaure la double monarchie : un souverain, deux États, deux parlements, une large autonomie hongroise. Bonheur, le pays retrouve ses lois et sa langue ; il lui reste à retrouver une capitale. Ce sera chose faite en 1873, quand Buda, Óbuda et Pest fusionnent enfin sous un nom unique. S'ouvre alors un âge d'or aux appétits pharaoniques : universités, gares, musées, basilique, synagogues, immeubles de rapport, et le premier métro du continent. Budapest, censée faire pendant à Vienne, devient très vite sa rivale en majesté — et le millénaire de 1896, célébrant mille ans de présence magyare dans le bassin des Carpates, achève de transformer la ville en manifeste de pierre. Pour l'anecdote, les coupoles du Parlement et de la basilique Saint-Étienne culminent à 96 mètres en cet honneur.
Reste une question, que le faste ne masque pas longtemps : cette Hongrie est-elle une prison des peuples ou une préfiguration de l'Europe unie ? En 1910, les Hongrois n'y forment que 54 % de la population ; Roumains, Slovaques, Allemands, Serbes et Croates composent le reste. Le royaume magyarise à marche forcée les écoles, les noms, l'administration. Et prépare ainsi, sans le savoir, les frontières qui se retourneront contre lui.

Cataclysmes et entre-deux-guerres (1918-1944)
La défaite de 1918 précipite tout en quelques mois : la République de Károlyi, la République des Conseils de Béla Kun et sa terreur rouge, l'occupation roumaine jusqu'à Budapest. Puis, le 4 juin 1920, la sentence qui allait marquer le tournant du pays : le traité de Trianon retire au royaume les deux tiers de son territoire et laisse un Hongrois sur trois de l'autre côté d'une frontière qu'il n'a pas franchie. La Hongrie devient ce pays singulier, entouré de lui-même. Le traumatisme est aussi grand que le sentiment de trahison. Ce peuple qui s'était voulu le rempart de la chrétienté contre les Ottomans se découvre puni par l'Occident qu'il croyait avoir protégé. La blessure devient identité : on met les drapeaux en berne, on enseigne les cartes d'avant-guerre, on récite chaque matin dans les écoles le Credo hongrois : « je crois en la résurrection de la Hongrie ». Et l'on regarde ses voisins avec une défiance qui ne s'éteindra pas. Dommage.
Suit le long règne du régent Miklós Horthy, un amiral sans flotte d'un royaume sans roi, tout entier tendu vers le révisionnisme. La consolidation conservatrice d'István Bethlen, son christianisme social et son rapprochement avec l'Italie, cèdent dans les années 1930 à la radicalisation. En effet, sous le gouvernement de Gyula Gömbös, la Hongrie amorce un virage nationaliste et fascisant, préparant le terrain idéologique d'un antisémitisme rampant qui deviendra institutionnel. À partir de 1938, l'adoption successive de plusieurs lois antijuives drastiques marque l'exclusion progressive des Juifs de la société hongroise. Une alliance avec l'Allemagne nazie fait espérer récupérer quelques provinces perdues, ce qui fut le cas pour une courte durée, mais le prix en sera terrible. En mars 1944, la Wehrmacht envahit son propre allié, et l'anéantissement se fait dès lors en deux temps. Au printemps, sous Horthy et avec le concours zélé de la gendarmerie hongroise, près de 430 000 Juifs de province sont déportés vers Auschwitz en quelques semaines. Puis, à l'automne, alors que la guerre s'essouffle, le régime des Croix fléchées de Ferenc Szálasi s'acharne sur les survivants de Budapest : ghetto, marches de la mort vers l'Autriche, exécutions sommaires sur les rives du Danube. À la honte du pays, la Shoah y aura fait quelque 600 000 victimes. Le long du Danube, soixante paires de chaussures de fonte, posées là comme si on venait de les quitter, rappellent ces victimes sommées de se déchausser avant d'être fusillées et emportées par le courant. J'ai vu ce mémorial s'installer en 2005 ; il me serre toujours le cœur.
À ce sujet, je ne vous conseillerai pas trop de visiter la controversée Maison de la terreur, installée depuis 2002 au 60, avenue Andrássy, à l'emplacement même du QG des Croix fléchées. Bien que l'on salue l'initiative de condamner les exactions de la Seconde Guerre mondiale, on lui reproche une politisation outrancière : s'il y a bien eu de méchants Allemands et de méchants Russes, on passe quasi sous silence les méchants Hongrois nationalistes pactisant avec le Reich. Et puis c'est toujours le même problème : faire de l'entertainment interactif avec l'horreur me met toujours mal à l'aise. De même, le Mémorial des victimes de l'occupation allemande de la place Szabadság, érigé en secret une nuit de 2014, est largement conspué pour les mêmes raisons. Je vous proposerais plutôt de regarder le film Sunshine, de István Szabó, qui retrace en trois heures le destin d'une famille juive hongroise sur trois générations dans les bouleversements politiques du XXᵉ siècle. La question identitaire et la lente dérive hongroise antisémite sont magnifiquement incarnées par Ralph Fiennes. Sorti en 1999, il m'avait frappée alors que je découvrais la Hongrie la même année.
Le deuxième volet de cette fresque familiale culmine précisément dans l'enfer que s'apprête à vivre la capitale. Car avant les décennies de plomb du communisme subies par la troisième génération, il y a ce point de rupture : les cinquante jours du siège de Budapest. La ville tombe le 13 février 1945, les derniers combats s'achevant le 4 avril, quand les Soviétiques libèrent une Hongrie exsangue. On en fera même la fête nationale — jusqu'à ce que les insurgés de 1956 réclament sa suppression, façon polie de dire qu'une libération qui dure quarante-six ans porte un autre nom ! C'est donc reparti pour une nouvelle « occupation ». Les monuments publics devenant de véritables champs de bataille mémoriels et politiques, il en ira de même avec celui des libérateurs/envahisseurs soviétiques, sur cette même place Szabadság (de la Liberté !). J'ai connu leur Mémorial farouchement gardé par la police ; il est aujourd'hui à moitié caché par des arbres plantés autour, à la place des barrières. À quand le Memento Park ?
La période communiste (1945-1989)
Curieusement, c'est sous le communisme que Trianon cesse d'être un sujet. Non par guérison, mais par ordre : la douleur devient une amnésie d'État, les cartes d'avant 1920 disparaissent des salles de classe. D'aucuns déclaraient même que cette « nouvelle » Hongrie, ramassée sur elle-même, était plus équilibrée que l'ancienne, où la moitié de la population n'était pas hongroise. Maigre consolation : l'Europe centrale tout entière est elle-même « kidnappée » par l'URSS.
La suite tient en quatre temps. D'abord la conquête du pouvoir par la « tactique du salami » (1945-1948) : Mátyás Rákosi, communiste formé à Moscou, découpe l'opposition tranche après tranche, jusqu'à ce qu'il n'en reste plus rien. Un homme que Moscou avait fait libérer en 1940 contre les drapeaux de 1848 saisis par les Russes : la Hongrie récupérait ses reliques, elle héritait de son bourreau. Puis viennent le stalinisme et sa terreur (1948-1956), les procès truqués, la police politique et le culte du « meilleur élève de Staline ». Vient alors 1956 : Budapest ose se soulever. Une insurrection portée par une jeunesse en feu, qui aurait pu — qui aurait dû — réussir, et que les chars soviétiques écrasent en quelques jours, au prix de 3 000 morts et de 200 000 exilés. C'est le temps de János Kádár, installé par ces mêmes chars, qui pacifie le pays d'abord par la potence, puis par une phrase restée célèbre : « celui qui n'est pas contre nous est avec nous ». Le renversement est subtil : on n'exige plus l'adhésion, seulement le silence. Enfin, la libéralisation progressive (1963-1990), où le pays respire un peu plus large que ses voisins, au point qu'on le surnomme « le baraquement le plus gai du camp socialiste », preuve qu'un certain esprit d'indépendance survivait aux barbelés. Le « kádárisme » repose sur trois compromis simultanés — avec Moscou, avec le parti, avec le peuple — et sur un contrat tacite que l'on baptisa le « socialisme de goulasch » : renoncez à la politique, vous aurez le frigo, la datcha au Balaton et la viande le dimanche. La nounou de mes enfants a très bien su me décrire l'homo sovieticus dont elle faisait partie, et cette époque dont elle regrettait beaucoup de choses — si ce n'est sa jeunesse ! Le marché fonctionna près de trente ans. Il avait un seul défaut : il était financé à crédit, auprès des banques occidentales. Le goulasch mijotait donc sur une dette.
1989
Quand la marmite fut vide, la Hongrie ne se souleva pas : elle enterra ses morts. Le 16 juin 1989, la place des Héros accueillait les funérailles solennelles d'Imre Nagy, le Premier ministre de 1956 pendu en secret trente et un ans plus tôt et jeté dans une fosse anonyme, face contre terre. Deux cent mille personnes vinrent le saluer. Ce jour-là, en réhabilitant son cadavre, le régime signait le sien.
Le reste suivit à la vitesse d'une digue qui cède. Dès le printemps, la Hongrie avait discrètement entrepris de démanteler les barbelés le long de la frontière autrichienne ; en août, le fameux pique-nique paneuropéen resta dans les mémoires comme le coup de grâce symbolique porté au rideau de fer, et des milliers d'Allemands de l'Est s'engouffrèrent dans la brèche un certain 11 septembre. Puis vinrent une table ronde entre le parti et l'opposition, et le 23 octobre — clin d'œil à 1956 — la proclamation de la République, trois semaines avant la chute du mur de Berlin. Les Hongrois sont souvent précurseurs.
L'après-chute du mur
Le pays tourna la page sans fracas, adopta la démocratie parlementaire et regarda naturellement vers l'Occident : membre de l'OTAN en 1999 et de l'Union européenne en 2004. Quelle fête — j'étais fière pour mes enfants, nés en Hongrie. Et dire que j'avais demandé à cette même nounou de signer des deux mains pour cette Europe élargie, où d'aucuns voyaient déjà une revanche discrète, une façon de récupérer les territoires perdus. On ne se refait pas…
Mais la démocratie magyare réservait encore des surprises. La vie politique connut une alternance, avant que Viktor Orbán et son parti le Fidesz ne s'imposent durablement à partir de 2010, enchaînant les victoires aux élections de 2014, 2018 et 2022 ; théorisant au passage un concept promis à la postérité : l'« illibéralisme », de tendance souverainiste et conservatrice. Réformes profondes des institutions, bras de fer répétés avec Bruxelles sur les dossiers migratoires et budgétaires, positions accommodantes vis-à-vis de Moscou : la Hongrie devint l'enfant terrible de l'Union européenne !
C'est dans ce contexte qu'émergea Péter Magyar, ancien proche du pouvoir reconverti en opposant inattendu. Surgi sur la scène politique en 2024, son mouvement TISZA créa la surprise aux élections européennes en talonnant le Fidesz, première recomposition de l'opposition depuis des années. Les fêtes de commémoration du 15 mars 2026 sonnèrent comme une répétition générale : Budapest fêtait déjà son futur Premier ministre. Le 12 avril, les urnes confirmèrent l'intuition de la rue, et avec quelle ampleur : une majorité proche des deux tiers au Parlement, et seize ans de règne d'Orbán refermés d'un coup.
Ainsi s'achève cette brève histoire de la Hongrie à la sauce Sacchet Torta, que je vous espère légère. Une ultime remarque à méditer, car mille ans durant, la Hongrie n'a eu de cesse de recommencer : fonder deux fois, se relever d'Augsbourg, de Mohács, de 1848, de Trianon, de 1956 ; enterrer ses morts, changer de maître, retrouver sa langue. Et si nous développions un peu d'empathie pour comprendre pourquoi un peuple ainsi éprouvé se perd régulièrement dans l'ethnocentrisme ? Soufflons-lui dans le dos pour dissiper, sans faire de vagues, son voile fataliste — et son désir de carte de la grande Hongrie —, pour qu'il passe enfin à autre chose : il le mérite. Car la Hongrie est toujours là, debout, à contretemps, gaie dans le malheur et sombre dans la prospérité.
Reste à savoir comment l'étoile hongroise brillera parmi ses consœurs du drapeau européen. Vivement la suite, au pays DU Magyar, où l'on ne s'ennuie décidément jamais. Je le rappelle : « Debout, Magyar ! » Certes, il a du travail, mais il semble s'y mettre — et je le surveille du coin de ma fenêtre, vrai de vrai.
Emmanuelle Sacchet, 14 juillet 2026
budapestparcours@yahoo.fr