Désert ou oasis, que sera la Hongrie ?

Désert ou oasis, que sera la Hongrie ?

Désert ou oasis

De la Hongrie on dit souvent que c’est un pays d’eau. Nous avons de nombreux cours d’eau, dont un puissant fleuve, le Danube, et de nombreuses sources, thermales ou non. On creuse pour chercher du pétrole… et on trouve de l’eau.

Surprise donc cette année quand il a fallu acheter de l’eau à la Roumanie pour alimenter une rivière desséchée dont les eaux sont indispensables dans la grande pleine du sud-est. La sécheresse sévit, le Danube a si peu d’eau qu’à Paks la seule centrale nucléaire du pays, a failli être complètement arrêtée. Grace à une intervention énergique de gouvernement, l’arrêt complet (qui aurait allongé de deux semaines sa remise en route) a été évité et depuis le 27 août la centrale produit de nouveau à pleine capacité. Elle fournit environ la moitié de l’électricité utilisée en Hongrie (1). 

Désert ou oasis

On se rend compte que l’on se berçait d’illusions car le 95 % de l’eau vient de l’étranger, d’où une très grande dépendance (2).  Malgré la polarisation politique du pays, il est nécessaire de prendre des mesures de politique à long terme. Une analyse indépendante est indispensable. Il faut connaître les phénomènes qui sont en cours, les actions qui ont conduit à l’état actuel, faire l’estimation des coûts et trouver les remèdes possibles, les chiffrer et enfin investir.

Les phénomènes en cours sont un peu les mêmes dans toute l’Europe : cours d’eau si bas que la navigation est quasi impossible, les lacs se chauffent et s’assèchent, la production agricole est fortement perturbée, le sol se craquelle et devient dur comme du béton, s’il pleut ce sont des précipitations torrentielles,  la terre ne peut absorber le liquide et les gouttes sont comme des bombes qui font éclater la surface puis l’eau évacue cette couche de terre si importante pour nourrir les plantes.

Deux siècles de remèdes avec des effets secondaires inattendus

En Hongrie le problème avec le Danube est double car c’est le fleuve qui approvisionne les nappes phréatiques, donc les puits pour l’eau potable. Le deuxième cours d’eau du pays est la Tisza où le problème est aggravé par le creusement du fond. Des barrages en amont retiennent les alluvions ce qui fait que les matériaux emportés ne sont pas remplacés, donc le lit devient de plus en plus profond. Non seulement il ne nourrit plus les nappes, mais en plus l’eau y est puisée et part au loin. La désertification est en route. Entre le Danube et la Tisza, au sud du pays se trouve la «dorsale sablonneuse» (3) qui est classée par l’ONU en catégorie semi-désertique. Or il y a deux siècles il y avait ici plus de 600 lacs et marais. Dans la grande plaine au sud-est du pays (Békés, anciennement «grenier à blé du pays», les nappes phréatiques sont plus loin de la surface. Au lieu de 3 mètres il faut creuser à 6 mètres. Les traditionnels puits à balancier sont à remplacer par des pompes. Et les racines des arbres doivent aussi descendre plus profondément. 

Désert ou oasis

Les deux plus grands lacs sont aussi menacés. Le Balaton (4) perd par évaporation 1 à 3 cm selon les jours et devient de plus en plus salé. Le lac de Velence (5) risque de devenir une série de flaques d’eau, le 80 % des poissons est menacé. De plus les roselières disparaissent car en plus de construire de plus en plus sur les bords des lacs, on régule artificiellement les niveaux. Or les roseaux ont besoin des variations saisonnières pour bien pousser. Pourtant ils sont indispensables pour les lacs (6).

Donc les terres sèchent, les lacs meurent. Bref, c’est la catastrophe ! Pourquoi ?

Il fallait assécher les marais et produire des céréales

Bien sûr, il y a le changement climatique, mais ce n’est pas tout. Plus une région est sèche, moins il y pleut. Et la Hongrie est de plus en plus sèche. Pour comprendre le pourquoi il faut remonter dans le temps, deux cents ans en arrière. Vers 1750 la région de la Tisza était tout autre : pas de berges solides, pas de barrages, pas de retenues d’eau, pas de champs labourés, partout des méandres, des marais et des terrains de divagations (7), qui parfois étaient à sec. Avec notre regard moderne nous pensons que c’était inculte et sauvage. Pourtant c’était exploité et des générations en ont vécu grâce à la gestion par degrés des plaines inondables. On creusait des canaux pour stocker le trop d’eau dans des creux que l’on approfondissait parfois et en cas de nécessité on inversait le courant. Au lieu de céréales on produisait de l’herbe pour l’élevage et on pêchait. De grandes surfaces humides attiraient la pluie. Le changement est venu au début du dix-neuvième siècle, quand suite à la révolution française et les guerres napoléoniennes, la loi du marché fonctionnant, il a fallu de grandes quantités de céréales pour nourrir les armées. Les propriétaires terriens ont décidé de créer des terres labourables.

L’eau est devenue l’ennemi qu’il faut évacuer le plus vite possible

De plus, 830 villages et villes étaient régulièrement menacés par des inondations. On se mit à canaliser ce qui changea aussi l’échelle des valeurs. L’eau ne faisait plus partie du paysage mais devenait l’ennemi qu’il fallait éloigner le plus vite possible. La solution retenue pour la Tisza était de couper les méandres, élever des digues (8). Ces travaux ont rendu non-inondables environ 20’000 km², soit un cinquième du territoire. Sur le moment c’était une superbe réussite : plus de terre cultivable, de nouveaux villages, le chemin-de-fer et un développement rapide. Seulement, il y a un hic. Sur un trajet beaucoup plus court, la même dénivellation doit être parcourue par l’eau. Donc le courant est beaucoup plus rapide, il en découle que les alluvions (9) ne se posent plus. Et, au début du vingtième siècle, on a construit des barrages qui en diminuent encore la quantité. C’est une eau affamée (ou agressive) qui creuse le lit de la rivière, comme vu plus haut.

Désert ou oasis

Au milieu du vingtième siècle, le coup suivant fut porté par le régime communiste. On collectivise, le rendement et le respect du plan sont plus importants et suivent l’idéologie : l’homme doit vaincre la nature. On assèche les marais qui restent. Pour évacuer le plus vite possible l’eau des terrains agricoles, on creuse plus de 40’000 km de canaux qui ont une déclinaison encore plus forte que la Tisza. La dorsale sablonneuse au lieu de garder l’eau, l’évacue. Pour que le vent n’emporte pas la terre, on plante des pins noirs et des robiniers (que les hongrois appellent «acacia» d’où le miel d’acacia tant apprécié). Le problème est que ces deux sortes d’arbres accélèrent fortement l’évaporation, donc assèchent encore plus le sol.

On pourrait penser qu’avec le changement de régime, la fin du communisme, l’arrivée de la démocratie, l’économie de marché, des institutions professionnelles et le développement des infrastructures la situation allait s’améliorer. Or on a laissé aller. Avec la dissolution des coopératives agricoles plus personne ne s’est occupé des canaux, plus personne pour les entretenir. L’eau était toujours évacuée, mais encore plus mal, sans contrôle.

Désert ou oasisLa défense contre les inondations est aussi en échec. On a pensé que plus il venait d’eau, plus il fallait élever les digues. Les faits ont démontré que non. Entre 1990 et 2001 il y eut quatre grandes inondations, les digues n’ont pas tenu le coup on a dû évacuer les habitants. C’est alors qu’on s’est rendu compte que le raisonnement était faux et on se mit à créer des réservoirs de régulation de niveau. Il était prévu de revenir à l’ancienne méthode et d’élever des poissons dans ces réservoirs. Il n’en fut rien car il était plus rentable de vider les réservoirs et d’y planter des céréales. Ce n’est qu’en 2022 lors d’une grande sécheresse que l’on vit l’erreur. Il n’y avait pas d’eau à pomper dans ces réservoirs (10).  Le paradoxe est que la majorité des pertes vient de champs dont au printemps on pompait l’eau pour pouvoir les exploiter. Pourquoi ont-ils fait ça ? Parce que c’était rentable. L’UE n’accordait pas de subsides pour les champs inondés. Ce n’était pas une bêtise de l’exploitant, c’était une décision logique dans un mauvais système. Depuis 2024 la règle a changé. En 2025 est venue une directive qui interdit carrément d’évacuer l’eau de certains terrains, mais seulement 460 km², ce qui est insuffisant. Selon les chercheurs il faudrait augmenter cette surface de 5 à 7’000 km².

Des économistes estiment la perte annuelle due à la sécheresse entre 530 et 980 millions de forints (11), soit entre 1,325 et 2,450 milliards (12) francs.

Proposition pour réguler les rivières (13) tout en gardant l’eau

Nous avons vu que durant la période communiste 40’000 km de canaux ont été creusés. Ils sont toujours là. Mal entretenus, un peu déglingués, mais bien là. Il est possible de les remettre en état et de les utiliser en les complétant de telle manière qu’ils puissent servir dans les deux sens selon les besoins. Il faudrait construire de 3’000 à 5’000 ouvrages d’art, des écluses (14) et des seuils de fonds (15).

En combinant les deux sortes d’ouvrages, en construisant seulement aux points clefs les écluses, on peut réguler à moindre coût et démonter les digues. Ce n’est pas une vue de l’esprit. Le système fonctionne sur 15 km sur la Drave entre Barcs et Péterhida. En extrapolant les coûts de cette réalisation, la mise en œuvre pour les 40’000 km de canaux existants est estimée entre 200 et 300 milliards de forints. Donc la moitié de la perte annuelle de l’agriculture due à la sécheresse. Il y a de l’espoir.

Désert ou oasis

A partir de là, la question devient politique. Il appartient au gouvernement de décider si la Hongrie va devenir un désert ou une oasis.

Cserszegtomaj, le 9 septembre 2026

Bálint (Valentin) Géza Basilides

P.S. : le sujet est traité de manière plus approfondie dans ce vidéo n hongrois.

(1) On a coulé trois barges et balancé 145 000 mètres cubes de roche pour une élévation du niveau de l’eau de quelques centimètres : l’impact du seuil de fond installé sur le Danube près de la centrale nucléaire est pourtant tangible, et c’est grâce à lui que Paks a pu redémarrer. Imaginons le volume ! L’armée, les carrières, les transporteurs sont intervenus.

(2) Les pays en amont pourraient utiliser plus d’eau (par exemple pour irriguer chez eux) et ainsi diminuer la quantité d’eau sortante. Selon la direction nationale des eaux, chaque année 109 km³ d’eau entrent dans le pays par les cours d’eau, mais il en sort 116 km³, soit 7 km³ de plus qu’il n’en entre. Donc une partie de l’eau de pluie et de sources nous quitte.

(3) 0’000 km², près de 10% du territoire national.

(4) 594 km², profondeur moyenne 3,3 m.

(5) 26 km², profondeur moyenne 1,5 m.

(6) Les roseaux ont trois fonctions importantes : 1) Ils filtrent et utilisent les engrais apportés des champs et des jardins par l’eau de ruissellement et par là empêchent la prolifération des algues vertes. 2) C’est la crèche des alvins. S’il n’y a pas assez de place pour que les poissons posent les œufs et que les petits poissons s’y réfugient contre les prédateurs, le stock de poissons disparaît. 3) Ils brisent la force des vagues avant qu’elles n’atteignent le rivage.

(7) En hydrologie, l’expression « terrains de divagation » ou « espace de divagation » désigne la zone géographique dans laquelle un cours d’eau se déplace naturellement, érode ses berges, dépose ses sédiments et modifie le tracé de son lit au fil du temps.

(8) La longueur de la rivière a passé de 1419 km à 966 km, soit une diminution de 453 km et on a construit 4’000 km de digues.

(9) Sable, argile, vase, galets, limon, gravier.

(10) Cette année-là, l’agriculture a perdu globalement 16 % de sa production normale. Le colza et la betterave sucrière 31 %, le maïs 57 %. La perte globale pour l’agriculture est estimée cette année-là à 1’000 milliards de forints.

(11) Importation d’électricité 80 à 180, agriculture 400 à 600, autres dégâts 50 à 200 millions de forints.

(12) Un petit entracte pour voir la différence entre millions et milliards : un million en billets de banque de 20’000 forints (50 pièces), cela représente une liasse de 6 mm. Quelle hauteur devra avoir la liasse pour un milliard (50’000 pièces) ? 6 mètres ! Espérons que ceux qui jonglent avec les budgets nationaux en sont conscients.  

(13) Dans le cadre de cet article nous présentons uniquement les remèdes possibles pour l’agriculture par la régulation des rivières. Il existe aussi des solutions pertinentes et financièrement  assumables pour améliorer le situation des lacs et du fleuve que nous ne traitons pas ici.

(14) L’écluse peut réguler le niveau de l’eau en cas de pluie. Si l’eau monte, on ouvre plus ou moins les vannes pour laisser l’eau couler vers la section inférieure. En cas de sécheresse on ferme les vannes pour garder l’eau.  Les canaux fonctionnent par paliers successifs. En ouvrant les vannes d’une écluse située en amont, on peut rééquilibrer un niveau trop bas dans une section en aval. Les vannes sont des pièces mobiles qu’il faut commander, du personnel est nécessaire. Donc coûteux. 

(15) Le seuil de fond est une courte section surélevée ou fixée au fond du lit d’un cours d’eau ou d’un canal qui sert à modifier la hauteur de l’eau ou à stabiliser l’écoulement. Son rôle hydraulique est de modifier la vitesse du courant et la hauteur de la masse d’eau en amont. Son rôle écologique et de protection est de limiter l’érosion des berges, stabiliser le profil du lit de la rivière ou retenir les sédiments. Il n’a pas de pièce mobile, donc n’a pas besoin d’être commandé. Donc pas cher.

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