Budapest Parcours : La cité-jardin de Wekerletelep, XIXᵉ arrondissement
Par Emmanuelle Sacchet
C’est une expérience forte que de revenir dans une ville longtemps habitée, de constater qu’elle a beaucoup changé — si ce n’est soi, en vérité. Lovée dans un bienveillant sentiment de légitimité, je me lance sur mes pas d’autrefois, avec l’exubérance assumée d’une adolescente. Fi de toute nostalgie ! Sans céder au « Souviens-toi », le soleil revenu m’a donné envie de revoir la cité-jardin de Wekerletelep. Bienvenue dans le XIXᵉ arrondissement, dans la commune de Kispest. Force est de reconnaître qu’il existe des lieux précieux où Budapest est restée la même…
La campagne à Budapest
Wekerletelep est un exemple étonnant de campagne à la ville. Cette cité-jardin, inspirée du modèle anglais, fut construite entre 1909 et 1929 à l’initiative du Premier ministre Sándor Wekerle. Il s’agissait de loger quelque vingt mille ouvriers et employés hongrois fraîchement arrivés dans la capitale. L’État attribua environ quatre mille logements répartis dans un millier de maisons en triant sur le volet les nouveaux arrivants. Ce projet de cité ouvrière, l’un des plus ambitieux d’Europe, se distingue par sa réussite sociale et architecturale. Véritable microcosme, Wekerletelep fonctionnait en autonomie, assurant tous les services nécessaires à la vie quotidienne : écoles, crèches, gymnases, commerces, église ou encore commissariat. Ce n’est qu’en 1949 que la cité fut rattachée administrativement à Budapest. Pourtant, on sent encore cette appartenance farouche à Kispest à travers les slogans enthousiastes affichés un peu partout — autant d’odes au bonheur d’en être.
Une architecture transylvaine

L’agencement architectural joua un rôle majeur dans le succès de cette entreprise. Les habitants, pour la plupart issus du monde rural, y retrouvèrent des conditions de vie proches de celles qu’ils avaient quittées à regret : chacun disposait d’un jardin entourant une maison divisée en appartements. Vue d’en haut, la cité forme un superbe motif géométrique, comme un dessin de tapisserie : un plan carré organisé autour d’une place centrale, traversé de diagonales, de petites parallèles et d’un boulevard circulaire. Ça vaut la peine de regarder sur un plan. C’est l’architecte transylvanien Károly Kós qui dirigea l’équipe de quinze architectes sélectionnés par concours. Leur parti pris urbanistique était sobre et fonctionnel, sans sacrifier pour autant la beauté, bien qu’il leur manquât encore l’esprit de fonctionnalisme qui soufflait déjà depuis longtemps en Allemagne et dans le reste de l’Europe. Mais l’originalité et la beauté du lieu se trouvent justement dans les quelques ornementations consenties aux maisons. On découvre les trésors de l’architecture populaire traditionnelle car Kós revendiquait une modernité inspirée du passé, nourrie de légendes et de folklore paysan. On retrouve cette esthétique dans les quatre grands porches de style transylvain de la place centrale — dont l’un, en bois sculpté, a des allures d’ailleurs.
De l’unité à l’unicité
Au fil d’une balade, malgré l’unité d’ensemble, on découvre des maisons toutes différentes, où le folklore s’affiche dans mille détails : ferronneries retenant la neige sur les toits, frises décoratives, bois ajourés, tourelles d’angle, grilles ouvragées, stucs colorés, sous-pentes évoquant les greniers à blé… La magie du lieu tient aussi à la présence omniprésente de la nature. Ici, pas de structures urbaines rigides : les trottoirs des rues secondaires sont encore en terre, le calme règne, la ville alentour semble lointaine. On accède à la cité par deux artères principales : Pannónia et Hungária ut sans déranger les autres rues, rendant la promenade idéale pour les marcheurs et les cyclistes. On se croirait en province — ou dans les années 1980. Juste, les trottinettes électriques ont chassé les Trabants et les livreurs à vélo ont pour beaucoup remplacé les sempiternels sacs en plastiques des courses. Quelques maisonnettes oubliées témoignent du temps, mais le quartier n’a pas connu de gentrification. Rien de « bobo » ici : tout est gentiment entretenu, vivant, humain. On croise souvent les habitants affairés à leur jardin, derrière un portail orné invariablement du fameux avertissement « Harapós kutya », chiens invisibles sans mordant.
1001 trésors à dénicher
Il faut flâner sans but pour en découvrir les secrets : une minuscule librairie improvisée sous un porche par un vieux monsieur, ou la sublime pâtisserie Édes desszert sur la place centrale, où l’on peut goûter les glaces d’Ádám Fazekas, classé parmi les meilleurs glaciers du monde. Si c’est vrai j’ai vérifié ! Et goûté bien sûr. Sinon, le marché du mardi et du vendredi, à l’angle de Pannónia et Gutenberg, permet de composer un pique-nique impromptu à déguster sur la place où l’ambiance est joyeuse, presque villageoise. J’y ai rencontré l’extraordinaire Lajos, que tout le monde connaît : il vend pour 250 forints ses dessins de bus Ikarus bleu, souvenir de l’usine Csepel où il travaillait autrefois. Cette place principale reste un vrai lieu de vie : le Wekerle Társaskör, centre culturel du quartier, y organise mille activités sous l’œil bienveillant de la statue de Károly Kós, représenté en héros mythique maîtrisant un monstre par la force de la raison. Autour, parsemées dans l’herbe, de belles pierres gravées aux motifs folkloriques ajoutent une touche de merveilleux à cette atmosphère hors du temps. Wekerletelep est pourtant tout proche : passe le bus 99 vers Blaha Lujza tér rappelant qu’on n’est pas dans la pampa.
Mais si vous êtes en voiture, profitez-en pour faire une halte matinale au marché aux puces d’Ecseri, non loin, au 156 Nagykőrösi út. Allez-y dès l’aube, le samedi, pour retrouver l’ambiance d’antan. Les meilleures trouvailles se font dans le déballage parallèle, à gauche de l’entrée. Parmi la marchandise exposée à même les graviers du sol où les marchands Roumains d’autrefois sortaient à pas cher de magnifiques objets d’art populaire Transylvaniens dignes de figurer au musée ethnographique, une chaise Thonet pour enfant, une petite linogravure du parlement et un vase Zsolnay feront mon affaire. Budapest a décidément plus d’un tour dans son sac et remplit le mien de 1001 trésors et souvenirs. Vivement la suite.