Budapest Parcours : Zola, l’auteur né en même temps que la photographie

Budapest Parcours : Zola, l’auteur né en même temps que la photographie

Zola

Par Emmanuelle Sacchet

Aujourd’hui, 29 septembre 2026, il y a 124 ans que s’éteignait Émile Zola, l'un des auteurs français les plus traduits et les plus lus, un classique mondial que l’on croit connaître par cœur. La maison des photographes hongrois, la Mai Manó, a inauguré début septembre l’exposition « Zola, le photographe ». Son titre hongrois Zola, a fényíró, reprend un vieux mot pour « photographe » : littéralement, « celui qui écrit avec la lumière ». Justement, Émile Zola est né en même temps que la photographie puisque le premier brevet du daguerréotype a été déposé en 1839, un an avant sa naissance.

ZolaPourtant, c’est vers l’écriture que le petit Émile décide de se tourner. Comme tous les jeunes depuis la nuit des temps, lui aussi « monte » à Paris à dix-huit ans où il travaille pour la maison d'édition Hachette avant de devenir journaliste et critique respecté. S'inspirant de méthodes scientifiques pour décrire la condition humaine, il devient une figure de proue du naturalisme littéraire : il décrit comment la société, l'environnement et l’hérédité influencent la nature humaine. Son œuvre la plus connue est le cycle des Rougon-Macquart, pas moins de vingt romans retraçant la vie d'une famille française sous le Second Empire. Ami d'enfance de Paul Cézanne, il défend aussi Manet et les futurs impressionnistes. En 1898, une phrase va le faire entrer dans la postérité tout en le contraignant à l’exil – et peut-être à la mort : "J'accuse... !". C’est le titre de sa lettre ouverte publiée pour défendre le capitaine Dreyfus, qu'il sait condamner à tort pour trahison. On découvre aujourd’hui une autre facette de l’auteur : le photographe.

Pour célébrer le bicentenaire de la photographie, le monde est en effervescence et Budapest se plie en quatre. La ville nous rappelle au passage que des photographes hongrois comme Kertesz, Brassaï, Capa ou Hervé, tous passés par Paris, ont inscrit durablement leur nom dans l’histoire du médium. Une quarantaine d’expositions sont prévues pendant un an, jusqu’en septembre 2027, présentées dans le très bon programme sorti pour l’occasion par l’Institut français. Celle consacrée à Zola photographe est originale à bien des égards. Elle révèle avant tout un aspect peu connu de l’écrivain. Zola découvre la photographie à 48 ans, en 1888, mais ne s'y consacre pleinement qu'à partir de 1894, une fois les Rougon-Macquart achevés, et ce jusqu'aux dernières années de sa vie. Il est largement autodidacte, mais on devine l'influence de ses proches amis Félix Nadar et Étienne Carjat, qui n'ont pas dû manquer d'échanger avec lui sur leur savoir-faire. Il s'y consacre avec une telle passion qu'il installe ses propres laboratoires dans ses trois lieux de vie, développe lui-même ses images et produit plus de sept mille négatifs sur plaque de verre. L'accrochage réunit plus d'une centaine de tirages et montre un Zola moins connu, plus intime. Sa devise était « Pas un jour sans une ligne ». La nôtre, à l'ère de l'instagrammable, serait plutôt « Pas un jour sans une photo ». Raison de plus pour être saisi par la modernité de ses clichés.

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Si en tant qu'écrivain, il s'est démarqué par son analyse de l'injustice sociale, en tant que photographe, il a tourné son attention vers l'intime et le personnel. Ses images capturent les membres de sa famille, ses amis et son environnement domestique, souvent de manière ludique, sensible ou méditative. Sa vision critique de la société cède la place à l’œil empathique. J’imaginais un écrivain naturaliste photographier le monde avec le même engagement mais ses clichés ne cherchent pas à dénoncer et encore moins à accuser. Zola n’est pas allé photographier le peuple. J’avoue en avoir été étonnée voire déçue sur le moment. Mais notre homme est subtil. Il reste cet observateur attentif dont l’approche photographique expérimentale présente un témoignage personnel de la vie domestique à la fin du XIXe siècle dans un monde encore très petit-bourgeois. Il explore et immortalise son univers privé, de façon sensible, très à cheval sur la technique, alors très complexe.

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Mais à 48 ans, il ne découvre pas seulement la photographie. Il entame une relation extra-conjugale avec Jeanne Rozerot, la lingère de 21 ans de sa femme Alexandrine. Quand cette dernière découvre cette double vie, en 1891, l’épreuve est rude. Elle finit par s’y résigner pour sauver son couple. Ainsi Zola partage sa vie entre son bureau de Paris, sa vie officielle à Médan et Verneuil-sur-Seine où il loue une maison pour Jeanne. Avec elle, il a deux enfants, Denise et Jacques, grande source de joie. La photographie devient un outil pour fixer ce bonheur familial clandestin. Une pratique de l'intime où il immortalise tour à tour les deux foyers, trouvant dans l'objectif une forme de stabilité et une trace de son affection. Une pratique pour lui seul ? se demande-t-on.

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Ainsi découvrons-nous enfants, autoportraits, animaux, bureaux, maisons, voyages… À une époque où les photos de studio posées étaient la règle, on réalise que Zola préférait les scènes animées prises dans un cadre naturel. Les clichés de Jeanne et des enfants sont des bonheurs d’espièglerie et de joie de vivre. Certains portraits décentrés rappellent le cadrage de certaines œuvres impressionnistes. Ses livres sont également mis en scène, dans son bureau ou entre les mains de proches dont il fait le portrait. Grâce à un déclencheur pneumatique, il multiplie les autoportraits. En 1894, il rapporte un reportage photos d’un voyage à Rome avec sa femme. Deux cents images de Londres datent de son exil forcé en 1898–1899, après J'accuse…! Elles évoquent les visites de ses proches et la vie quotidienne de Londres et de ses alentours : courses de chevaux, charrette du laitier, scènes de rue…  De retour en France, il garde le goût du reportage dans ses photographies de Paris, en particulier lors de l‘Exposition universelle de 1900. Perspectives, cadrages audacieux et autres clichés nocturnes sont d’une grande valeur documentaire.

À sa mort en 1902, asphyxié par un conduit de cheminée mystérieusement bouché, Zola laisse le trésor de ses sept mille plaques de verre. Sa veuve Alexandrine, légataire universelle, fait alors un geste rare : elle veille sur Jeanne et sur les enfants de son mari, auxquels elle fait donner le nom de leur père. En revanche, les photos de leurs histoires de famille restent jalousement privées pour ¾ de siècle de silence. En 1979 pourtant, un petit-fils, François Émile-Zola, entrouvre le coffre avec la publication de Zola photographe, aux clichés d'une qualité inouïe. On découvre que le romancier du naturalisme développait lui-même ses tirages, en vrai technicien, pas en amateur du dimanche. Puis, en 2017, coup de théâtre et de marteau chez Artcurial : la collection part aux enchères ! L'État lève la main juste à temps et préempte plus de deux mille négatifs qu’il sauve ainsi d’une dispersion. Restaurées, numérisées, les images sont aujourd'hui en ligne. Et le secret familial, devenu patrimoine public.

ZolaAvant de conclure, j’aimerais rappeler un souvenir de notre chère rédac’ cheffe, Eva Vámos. En 1999, elle assistait au vernissage de la première exposition Zola photographe, organisée avec le concours de l'Institut Français, déjà à la Mai Manó ház. Un mot, justement, sur ce bâtiment-écrin. Ce petit palais néo-Renaissance italienne était la demeure-atelier de Mai Manó, photographe de la cour impériale et royale, qui a poussé le détail jusque dans l’architecture : depuis 1894, un angelot tenant un appareil photo regarde passer les visiteurs. Au fil du temps et des vicissitudes de l’Histoire, les lieux se sont travestis en cabaret l’« Arizona Dancing » puis en Automobile-club, avant de devenir la « Maison des photographes hongrois » depuis 1999. Il y a pire comme destin. Avant de quitter les lieux, faites-vous photographier dans la pièce maîtresse, le Napfényműterem, qui passe pour l'un des ateliers les plus impressionnants d'Europe.

Ne manquez pas non plus l’exposition des tirages originaux de Nora Dumas, photographe humaniste d’origine hongroise installée à Paris. À mi-chemin entre regard documentaire et sensibilité lyrique, ses images décrivent des personnages du quotidien en lien étroit avec le monde rural. On se demande à juste titre pourquoi elle est restée si longtemps méconnue. Mais il est vrai que l’Histoire a parfois besoin de temps.

L’exposition « Zola, le photographe » est visible jusqu’au 25 octobre 2026. Le musée accueillera onze autres expositions, notamment sur les photographes René Maltête, Jean-Loup Sieff, Brassaï, Kertesz, Janine Niépce et Léo Berne. La saison photographique se clôturera avec le Budapest Photo Festival 2027.

budapestparcours@yahoo.fr

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