BUDAPEST PARCOURS : László Iványi, un fantôme bien vivant de 1956

BUDAPEST PARCOURS : László Iványi, un fantôme bien vivant de 1956

László Iványi

 

Par Emmanuelle Sacchet

Les expositions de la Galerie Nationale Hongroise consacrées aux artistes hongrois contraints à l'exil me fascinent car on ne cesse d’y découvrir des noms de grands peintres. Des noms que l'histoire hongroise a perdus en chemin, non par manque de talent, mais par excès de courage. En octobre 1956, des milliers de Hongrois ont pris les armes contre l'occupation soviétique, plusieurs dizaines de milliers fuirent le pays. Et combien d’artistes ?

Le peintre présenté aujourd’hui a quatre-vingt-douze ans, vit en France, et presque personne ici ne connaît son nom ! Il s’agit de László Iványi, né à Budapest en 1934, qui a construit l'essentiel de son œuvre à Paris, loin des radars de la scène artistique magyare. Près de soixante-dix ans plus tard, les galeries du château réparent l'oubli. Zsolt Petrányi, historien d'art et responsable des collections contemporaines depuis 2011, inaugure Kívül és belül (Outside and Inside) une exposition dédiée à ses années 1958 – 1975 : couleur, collage, abstraction, et un dialogue sous-jacent avec les grands noms de la peinture française.

László Iványi
Zsolt Petrányi, historien d'art et la commissaire Mariann Kolozsvári

Un artiste à double portée

Le parcours d'Iványi commence pourtant bien avant les barricades. Doué aussi bien pour les arts plastiques que pour la musique, on lui refuse l'entrée aux Beaux-Arts en raison de ses convictions religieuses, la Hongrie communiste ne plaisantait pas avec les dossiers. C'est par le biais de son piano qu'il entre à l'Académie de musique, où il brille suffisamment pour décrocher en 1954 le Prix Bartók. Un musicien donc, mais qui ne pense qu'à peindre. Encore étudiant, il prend les armes pendant l'insurrection de 1956, sans imaginer les répercussions. Après que les chars soviétiques eurent écrasé le soulèvement, il passe la frontière autrichienne et s'installe à Paris où il est reçu à l'École Nationale Supérieure des Beaux-Arts. Le piano lui permettra de gagner sa vie en donnant des cours dans les salons de la bourgeoisie parisienne, notamment chez les Rothschild ; une entrée discrète dans les milieux cultivés de la capitale. André Malraux alors ministre de la culture l’aide à trouver un atelier : il peut enfin commencer à peindre.

L’abstraction Parisienne

Nous sommes à la fin des années 1950 et l'abstraction s'emballe : Jackson Pollock aux États-Unis, Georges Mathieu en France avec son manifeste sur le geste libre publié en 1959. Iványi s'y frotte, croise Jean Fautrier, Bernard Dubuffet, Simon Hantaï, mais aussi des compatriotes exilés comme Judit Reigl et Ferenc Fiedler. Il développe une méthode en couches : grands aplats rapides d'abord, contrastes de couleurs ensuite, quelques taches finales pour fermer la composition. Rien de spectaculaire à décrire mais les toiles, elles, ont une présence immédiate, à l’instar de ses compositions colorées sobrement intitulées, disséminées dans l’exposition.

Dans les années 1960, ses surfaces se peuplent de petites figures stylisées, personnages flottants et motifs préhistoriques sur fond de bandes vives : l'abstraction revisite l’art populaire. En 1967, No Bedroom for Miss Doude est sélectionné pour la Biennale de Paris. On y retrouve non sans plaisir un clin d’œil à Niki de Saint-Phalle.

László Iványi
No Bedroom for Miss Doude, 1967

En 1970, le Musée d'Art Moderne de la Ville de Paris achète une de ses toiles, pour 5000 francs. La même année, il sollicite le directeur du Musée pour une exposition personnelle qu’il déclinera, jugeant l'œuvre pas assez "vivante". En 1975, une critique de trop le pousse à arrêter de peindre. Il ne reprendra le pinceau qu'au début des années 1980, dans un registre plus figuratif. En Hongrie, pendant tout ce temps, son nom ne circule pas. Le rideau de fer ne laisse passer ni les hommes ni les réputations.

Un retour sous le signe de la Dolce Vita

Iványi est le visage d'une génération entière de hongrois que 1956 a projetés hors de leur langue, de leur réseau, de leur terreau. Certains ont trouvé à Paris, à New York ou à Vienne une reconnaissance que la Budapest soviétique leur aurait de toute façon peut-être refusée. D'autres ont avorté une carrière ou ont sombré dans l'oubli des deux côtés du rideau. Bien qu’il ne soit pas venu à l’inauguration de son exposition, Iványi au moins, ressurgit. Et ironie du sort, en voisin de l'exposition Dolce Vita présentant des peintres hongrois fascinés par l'Italie, ses lumières et ses maîtres anciens, depuis deux siècles et à travers bien des régimes. L'Italie, elle, a toujours su rester une destination.

Le catalogue de l’exposition publié pour l’occasion vaut le détour : la commissaire Mariann Kolozsvári y replace Iványi dans la carte de l'art français de son époque avec une précision qui rend enfin lisible ce que les toiles, elles, avaient toujours su dire.

L’exposition est visible au 1er étage du musée jusqu’au 26 juillet 2026.

László Iványi
Divided space 1971

budapestparcours@yahoo.fr

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