Hongrie : quand les démons reviennent au galop

Réhabilitation de l´amiral Horthy

Le 16 novembre 1919, l´amiral Horthy entrait triomphalement dans Budapest, consacrant ainsi l´écrasement de la Commune hongroise (République des Conseils) (1). Moins de quatre mois plus tard, le 1er mars 1920, l’Assemblée élisait Horthy „régent du royaume” pour une période indéfinie.  Il est vrai que les meneurs de la Commune, sous la férule de Béla Kun, avaient semé la terreur autour d´eux. Une „terreur rouge” néanmoins suivie d´une „terreur blanche” tout aussi redoutable. Mais bon, il avait, aux yeux de, beaucoup, „délivré” le pays d´une dictature communiste. Est-ce une raison suffisante pour le célébrer, 100 ans après en héros ?

Car, en ce 16 novembre 2019, une procession aux flambeaux s´est déroulée dans les rues de Budapest pour honorer la mémoire de Miklós Horthy, certes organisée par un mouvement extrémiste. Mais, pire, deux proches de Viktor Orbán, dont son ancien ministre János Lázár, ne trouvèrent rien de mieux que de déposer à cette occasion une gerbe de fleurs sur la tombe du Régent, le qualifiant au passage de héros. Imaginerait-on en France de telles manifestations à la mémoire du Maréchal Pétain ? Peut-être par certains proches de Marine Le Pen, mais certainement pas ailleurs.

Horthy, une personnalité difficile à cerner, fort bien analysée dans un ouvrage paru en France (2).  Beaucoup prennent sa défense, le présentant comme victime des nazis, impuissant devant l´incursion des troupes allemandes en ce fameux 19 mars 1944 (ici ressassé à toute sauce) (3). Et louant son courage pour avoir sauvé in extremis de la déportation les 200 000 Juifs de Budapest. Voire, dès le début des hostilités, pour avoir donné asile à des Juifs réfugiés de Pologne. Mentionnant encore la mort mystérieuse de son fils, très probablement provoquée par les Allemands en guise de menace et de chantage. Enfin, le courageux, mais dramatique discours qu´il tint à la radio pour se rapprocher des Alliés et ouvrir la voie à une paix séparée le 15 octobre 1944. Ce qui lui valut sa destitution immédiate, suivie de la prise du Pouvoir par le parti nazi des Croix Fléchées.

A mettre à son actif, donc, mais…  Lorsqu´il stoppa la déportation, sauvant ainsi la moitié des 230 000 Juifs de la capitale, en ce 8 juillet 1944, les troupes soviétiques se rapprochaient et nul ne pouvait ignorer l´issue de la guerre. Par ailleurs, cela ne l´empêcha pas de laisser envoyer à Auschwitz 437 000 Juifs de province entre le 15 mai et le 8 juillet. Ce n´est pas lui, dit-on ? Pourtant, il était encore au Pouvoir et aurait pu, aurait dû s´y opposer.

Mais surtout, voyons, n´en déplaise à ses fans, ce qui se déroula dès avant l´arrivée des Allemands, donc dans un État pleinement souverain. A commencer par ces fameuses „lois juives”, dont la première votée dès 1920 imposant un numerus clausus dans les universités. Certes assouplie par la suite. Mais ensuite ? Une série de lois et décrets publiés entre 1938 et 1941 limitant et interdisant progressivement aux Juifs l´accès à la fonction publique et aux professions libérales pour finir par interdire toute union entre juifs et chrétiens.  Sans parler des jeunes juifs qui, ne pouvant être incorporés, allaient par la suite se voir envoyés à l´avant du front, souvent maltraités, où beaucoup, désarmés, périrent sous le feu de l´ennemi ou en sautant sur des mines (estimés à 10 000). Un homme qui, au cours de l´été 1941, laissa déporter dans l´Est du pays plus de 23 000 Juifs d´origine étrangère ou déchus de leur nationalité pour les expulser en Ukraine où ils furent massacrés par les SS (massacre de Kamenetz-Podolski, août 41).

Et n´oublions tout-de-même pas qu´Horthy fut allié des Puissances de l´Axe. Plus, il est vrai, dans l´espoir de récupérer les territoires perdus à Trianon que par sympathie. Un allié au demeurant zélé qui n´hésita pas, en avril 1941, à attaquer la Yougsolavie en violation d´un traité de non-agression. Au point que cette opération provoqua le suicide de son Premier ministre Teleki. Et, début 1943, Horthy n´hésita pas à envoyer, sans que les Allemands le lui aient demandé, sa Deuxième Armée sur le front russe et à Stalingrad où ses 200 000 soldats se firent pratiquement tous massacrer (“l’enfer de la Boucle du Don”).

Un bilan qui ne peut donc être considéré comme particulièrement glorieux, sans parler des deux décennies qui précédèrent le conflit, marquées par un régime autoritaire (censures et contrôle de la presse), fortement imprégné d´antisémitisme, d´irrédentisme et d´un nationalisme exacerbé.

Alors pourquoi ressortir aujourd´hui ce passé et réhabiliter un homme qui ne fait pas l´unanimité ? Probablement - entre mille autres raisons - pour flatter ces esprits nostalgiques, encore nombreux aujourd´hui, qui ressassent l´amertume de Trianon et continuent à caresser le rêve utopique d´une „Grande Hongrie”. Bref rendre au pays toute sa fierté. Mais une fierté en l´occurrence bien mal placée...

Pierre Waline

(1): avec le concours de troupes roumaines et françaises, ces dernières sous le commandement du général Berthelot.

(2): Catherine Horel „L´Amiral Horthy, Régent de Hongrie”, 2014, éditions Perrin.

(3): coup de force d´Hitler, auquel Horthy avait en vain tenté de s´opposer lors d´une rencontre orageuse qui s´était tenue  la veille, au château de Klesheim, près de Salzbourg.

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