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Un concert franco-hongrois dans l’Hôtel Erdődy au Château de Buda


By JFB - Posted on 12 avril 2018

Le 10 mars dernier un concert exceptionnel a eu lieu Salle Bartók dans l’Institut de Musicologie de l’Académie des Sciences de Hongrie, au Château de Buda. Ce lieu mérite une attention particulière, puisqu’il s’agit de l’hôtel particulier de la famille Erdődy, grande famille d'aristocrates hongrois. Le bâtiment baroque, commandé par le comte György Erdődy, a été construit en 1750, sur les plans de l'architecte Máté Nöpauer, et achevé en 1796. Beethoven y séjournait souvent comme ami de la famille et il a dédié deux de ses trios à la Comtesse Erdődy. Au début du XXe siècle, le baron Hatvany-Deutsch, éminent mécène des arts a racheté l’hôtel et l'a fait reconstruire en style néo-baroque. Après la Seconde Guerre Mondiale, une école de musique a fonctionné dans ces locaux jusqu’à ce que le Conseil Municipal de Budapest décide d’y installer, en 1969, l'Institut d'Études Musicologiques de l'Académie des Sciences de Hongrie.


Les chercheurs ont fondé dans les locaux du rez-de-chaussée le Musée de l'Histoire de la Musique exposant des instruments, des partitions, des documents et des objets relatifs à la vie musicale de la Hongrie. Les Archives de Béla Bartók sont conservées également dans cet Institut qui organise des concerts dans la salle de gala du premier étage, salle portant le nom de Bartók. On joue souvent sur son piano qui fait partie des collections précieuses, comme c’était le cas lors de la soirée du 10 mars.

C'est dans ce cadre prestigieux que deux violonistes de renommée internationale (Gérard Poulet et Julien Fourrier) ont donné un concert mémorable, accompagnés d'un pianiste hongrois bien connu lui aussi : Daniel Lőwenberg. Le programme a été choisi en hommage au grand compositeur français Claude Debussy (1862-1918) à l'occasion des 100 ans de sa mort. Dans ce but ont été donnés un ensemble de morceaux de musique, destinés à présenter à la fois l'une des dernières œuvres du compositeur, chef de file de l’impressionnisme musical et pianiste lui-même (Sonate pour piano et violon, 1916-17) et plusieurs des Duos pour deux violons de Bartók, l'un des sommets du genre (44 duos, BB 104). Ce dernier choix doit être considéré comme un geste parmi d’autres, à l’égard du public hongrois qui a totalement rempli cette salle splendide, à l’acoustique parfaite.

La curiosité la plus intéressante du programme était sans aucun doute la Sonate de Debussy jouée au violon par Gérard Poulet, le fils de celui qui l’avait présentée avec le compositeur en personne au piano, excellent instrumentiste lui aussi, lors de la première mondiale du morceau en 1917. Gaston Poulet était un célèbre violoniste ayant fait le tour du monde. Il a transmis la tradition familiale à son fils Gérard, qui a joué la partie de violon lors du concert dans le Château. Il y avait ainsi un héritage en ligne directe de l’interprétation, comme souhaité par Debussy lui-même (!). Gérard Poulet a commencé le violon à l'âge de 5 ans et a gagné des concours en série, dont le premier prix du concours Paganini en 1956 à Gênes, à l’âge de 18 ans ! Il s'est produit en public avec son père puis comme grand soliste dans des dizaines de pays. La liste de ses enregistrements, plus de 80, serait trop longue à énumérer. 

Gérard Poulet est aussi un très grand pédagogue. Il fut professeur du Conservatoire Supérieur de Paris. Maintenant retraité il est toujours maître des plus talentueux violonistes au Japon. Il a formé plusieurs générations d'excellents violonistes dont son partenaire à ce concert, Julien Fourrier. Ils ont joué ensemble non seulement les duos de Bartók, mais d'autres pièces à deux violons (notamment de Wieniawski), toujours à un niveau exceptionnel, offrant au public des moments à couper le souffle.

Pour illustrer une autre curiosité bien rare de ce concert, il faut remonter aux circonstances de la genèse de cette Sonate. Debussy, déjà gravement malade dans les années 1910, l'a composée vers la fin de la Grande Guerre et, en signe de compassion, il a offert le bénéfice au Foyer du Soldat aveugle, abritant des blessés des yeux, victimes des combats. Toutefois il ne souhaitait pas illustrer directement la violence du conflit mais au contraire trouver un style français délicat et inspiré pour se tourner vers l’espérance. Il est mort peu après, mais la Sonate reste l'une des perles de la littérature du genre pour piano et violon, très souvent jouée dans les salles de concert.

Les interprétations communes des deux violonistes français ont montré comment le rapport maître-élève peut se transformer en une harmonie sublime entre deux partenaires jouant tous les deux à un niveau d’excellence et avec une inspiration authentique. Sans parler de la perfection technique, condition sine qua non de la réussite, que les auditeurs ont parfois tendance à oublier, l'interprétation montrait une grande intelligence dans la compréhension et l’expression du style et des traits particuliers du morceau. De même, leur performance dans les duos de Bartók donnait l’exemple du surplus que les étrangers apportent à leur jeu par leur approche spéciale des morceaux du compositeur hongrois. Cette fois-ci, ils ont fait sentir avec une sensibilité particulière les traits impressionnistes de Bartók sans pour autant diminuer le dynamisme du rythme et estomper les couleurs du folklore hongrois, source vivante de cette musique. Il y a une analogie très flatteuse qui s'impose ici : on remarque la même complexité étonnante dans les enregistrements de Bartók par Pierre Boulez. Cela peut sembler évident, mais je tiens à souligner que l'harmonie parfaite des deux interprètes et leur jeu de bravoure caractérisaient également les Études caprices de Wienawski.

J'ouvre une parenthèse pour mettre en relief un fait éloquent du curriculum vitae de l’ancien élève devenu partenaire brillant de Gérard Poulet : Julien Fourrier est attaché profondément à la culture hongroise par sa mère, Lilla Fourrier, éminente pianiste elle-même. Cette double filiation, hongroise par ce lien familial et française par le père, lui ouvre de nouvelles perspectives et élargit son horizon musical en enrichissant son répertoire. Sa carrière internationale pleine de succès sous ce double signe mériterait un détour qui dépasserait les cadres de cet article.

La même intelligence s'est montrée dans la présentation du reste du programme et il faut mettre en relief la virtuosité inspirée avec laquelle Gérard Poulet a joué le Tzigane de Ravel, accompagné par le pianiste hongrois. C'est une rhapsodie de concert pour violon et orchestre composée par Maurice Ravel en 1924 qu'on qualifie souvent de morceau de virtuosité dans le goût d'une rhapsodie hongroise. Dans ce cas aussi, les circonstances de la naissance de l’œuvre sont intéressantes et renferment une référence semi-cachée à la musique hongroise. Ainsi, c'est après avoir entendu à Londres en 1922 la violoniste hongroise Jelly d'Arányi, (petite nièce du légendaire violoniste Joseph Joachim) et Béla Bartók créer sa sonate pour violon et piano nº 1, que Ravel décida de composer Tzigane pour cette violoniste. Celle-ci l'a créée en fait à Londres le 26 avril 1924. En écoutant les motifs, on a toujours l'impression de réentendre des sujets musicaux bien connus appartenant à la tradition espagnole et tzigane: la première partie, pour violon seul, est conçue dans le style d'une improvisation sur des thèmes tziganes. Extrêmement ardue, l'œuvre fait partie des pièces du répertoire violonistique qui demandent le plus de virtuosité. L’interprète de la soirée, Gérard Poulet, a fait preuve d'une jeunesse irrésistible par son tempérament fougueux, le rythme bien dosé et la finesse de son jeu. Le public a reçu cette performance avec un grand enthousiasme.  

Tout le concert a trouvé des échos favorables et ce succès évident a été gratifié par deux bis. Que dire de ces moments inoubliables? On en redemande, dans l’espoir que ce concert aura des suites dans un avenir proche, déjà lors de la prochaine saison musicale.

Ilona Kovács 

 

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