Bangkok parcours, par Emmanuelle Sacchet

Bangkok parcours, par Emmanuelle Sacchet

Le jeu des 7 différences

 

Au seul matin neigeux de notre hiver magyar, quelle bonne idée d’aller chercher le soleil de l’autre côté de la planète. Et d’y trouver l’été mais surtout la Thaïlande : 365 heures dans l’ancien pays de Siam, loin des trottoirs de Budapest parcours. L’œil et le pas accordés au génie des lieux historiques, sous la protection bienveillante de Bouddha, je suis entrée en résonance avec cette Asie du Sud-Est. En avançant avec l’oreille et les parfums, j’ai pensé au jeu des 7 différences. 7 impressions pour mieux vivre les amplitudes de nos pays respectifs. LANGUE SOURIRE – NOURRITURE – RELIGION – TRANSPORTS – MASSAGES – BANDE-SON – DATE

 

-1 LANGUE SOURIRE

Adieu rauques et sensuelles voix hongroises. Le thaïlandais est apparenté au birman d’un vocabulaire à l’origine proche du chinois. C’est une langue polytoniques où les sons bas, descendants, hauts, emphatiques et montants jouent un rôle primordial dans le sens d’un même son. La complainte chantante et théâtrale du Siamois réveille notre introversion naturelle, difficile de faire face à telle exagération linguistique, même pour dire bonjour Sawat dikhaaaaa. Je n’évoque pas même l’écriture qui est un mystère de circonvolutions dentelées.

Mais des bouches thaïes s’échappent ce qu’il y a de plus beau au monde : le sourire ! Lui qui semble avoir fui nos contrées occidentales existe ici par atavisme, dans un naturel et une gentillesse proprement bouleversants. Comme un mot, il exprime tout, du plaisir à la gêne, et c’est tout un art d’en déchiffrer l’alphabet. Perdre patience ou, pire, se mettre en colère est l’assurance de perdre la face. Cela fait du bien d’en prendre de la graine. Pourvu que cela dure…

-2 NOURRITURE

Fi aux paprikas, voici le pays des épices et des herbes. Loin des restaurants, les meilleures odeurs se trouvent dans la rue, auprès des multiples marchands ambulants. Leurs woks saisissent et marient les ingrédients avec une alchimie ancestrale. La meilleure description pourrait être le marché Warorot de Bangkok où l’on sert des bouillons avec des nouilles à des tables remplies d’ingrédients souvent inconnus où se servir à volonté. En vrac : riz vapeur ou riz gluant, pousses de soja, coriandre, gingembre, citronnelle, échalotes, persil plat chinois, crevettes séchées, condiments… Côté épices : muscade, girofle, cannelle, curcuma, curry thaï, chinois ou birman, safran, galanga, masala, piments… D’autres échoppes proposent des brochettes de viandes et de poissons grillés, des boulettes de pommes de terre douces, des crêpes salées ou sucrées au lait concentré, des fruits frais sculptés, des jus mixés. C’est le paradis des goûts et des produits sains. Il n’y a qu’à voir les belles silhouettes de brindille des Thaïlandais.

 

-3 RELIGION

«Toute existence est assujettie à la souffrance. La souffrance est causée par les désirs. La cessation des désirs entraîne donc la cessation de la souffrance. La voie qui y conduit est le détachement du monde et la désaffection du moi.» Siddhârta Gautama, Bouddha historique du VIe siècle avant J.C. Ces quatre vérités sont la base du Bouddhisme. L’existence humaine est une suite de réincarnations où l’on s’efforce de vivre dans la tolérance et la non-violence afin d’influencer la vie suivante par la morale, la méditation et la sagesse. C’est la fameuse roue de la loi. Le but ultime du dévot est d’échapper au cycle des renaissances en atteignant le Nirvana: l’extinction de tout désir. Et d’entrer enfin dans la mort, les yeux ouverts, en toute sérénité. Les bouddhistes, c’est-à-dire 90% de la population thaïe, sont très proches des rituels religieux : adoration de l’image du Bouddha, dons aux moines, hôtel accueillant les mauvais esprits dans chaque espace privé, offrandes aux temples. Les plus courantes sont l’encens (le parfum de la vie), les bougies (la fragilité), les fleurs (l’éphémère de la beauté) et la feuille d’or (acquisition du mérite). La religion est omniprésente, à moins que cela ne soit plus une philosophie, voire un état d’esprit. Le plus étonnant, c’est que chaque garçon se fera consacrer moine dans sa vie, pour la durée qui lui convient, à l’âge qu’il désire. Beaucoup plus rarement les femmes bonzesses. Les moines sollicités pour leur bénédiction sont également consultés en tant que conseillers et médiateurs en cas de problèmes.

(Il conviendrait d’évoquer l’architecture des temples mais un seul article ne suffirait pas.)

 

-4 MASSAGES

Bien loin de nos massages thermaux à l’atmosphère emprunte de communisme, le massage thaïlandais est un art de vivre incontournable. Impossible d’éviter les matelas parsemés de-ci de-là dans les institutions et parfois même dans la rue. Les massages y sont déclinés à l’infini, mais généralement faits de pressions parfois douloureuses sur les points d’acupuncture. Les doigts, phalanges, coudes, avant-bras, genoux, jambes et pieds thaïlandais s’enroulent autour de soi avec agilité, grâce et finesse. Puis, tout le corps se fait étirer dans divers craquements impressionnants dont les bienfaits restent des heures durant. Parmi les six différents testés et approuvés, la palme revient au centre des masseurs aveugles diplômés d’Etat situé dans les confins de Chiang mai, ville du nord. Un homme tout filiforme aux yeux clos à jamais semblait connaître d’instinct toute ma géographie. Au milieu des Thaïs étendus pour ce soin habituel, j’étais une exploratrice au pays des merveilles. Et ce pour 100 bahts l’heure, 2 euros. Heure que mon homme a maîtrisée en revenant à son point de départ 61 minutes plus tard. De manière générale, on s’aperçoit que les Thaïlandais ont un rapport au corps bien plus libre que le nôtre et force est de reconnaître qu’il peut y avoir ambiguïté, mais que pour celui qui veut bien en mettre ou la vivre !

 

-5 TRANSPORTS

Se déplacer en Thaïlande est d’une simplicité confondante où le premier transport de joie est de marchander le prix au départ de toute course, sous les grigris et les offrandes porte-bonheur. Le tuk-tuk est de loin le plus couleur locale, cette espèce de rosalie attelée à un scooter bruyant qui slalome dans la circulation. Les taxis sont bien sûr de mise, à condition de mettre le «meter» en route pour compter les vrais km. La location des petites motos offre cette sensation irremplaçable de se fondre partout et d’être un peu du coin. Le «sky-train» hypermoderne de Bangkok donne un côté Tokyo à la capitale. Les ferries qui longent la rivière Chao Phraya sont de loin les plus économiques à moins de prendre les longues pagodes motorisées qui parcourent les klongs, les petits canaux où l’on croise les fameux marchés flottants. Les 40km/h en moyenne des trains couchettes allongent le pays et le temps, régulièrement servis de plateaux repas par de charmants Thaïs en uniforme.

 

-6 BANDE-SON

S’il est un élément auquel on ne prête que trop peu d’attention, mais qui participe grandement au dépaysement, c’est l’univers sonore des lieux. Avant que mon ouïe s’y habitue, j’ai pris soin d’en répertorier quelques uns : les moteurs poussifs des tuk-tuks, les sirènes municipales, la clameur des marchés, les rabattages des vendeurs ambulants, la musiquette du marchand de glace, l’air fouetté par les pales des ventilos, la soufflerie des clims, les jingles de la télé, les sonneries à la mode des mobiles, les jeux vidéo des ordinateurs façon mangas japonais, la pluie aussi drue que soudaine tombant sur les bâches plastiques, les salutations locales, les moteurs des mopeds par centaines, le sifflement des trains, la voix off du métro, les radios thaïes et anglaises, la rumeur des temples, le chant des moines en procession, les aboiements nocturnes des meutes de chiens, les chants des oiseaux et le bruissement des insectes à la nuit tombante, l’hymne national deux fois par jour, les jeux d’enfants, les travaux dans les échafaudages de bambou, les racoleuses de massages, la chute des branches de palmier, les paris hurleurs à la boxe thaïlandaise, le claquement des tongs, le barrissement des éléphants, la musique des bars animés, les fêtes de villages, les spectacles de théâtre en plein air, les nouilles sautées dans le wok, la découpe des noix de coco, le grouillement de le jungle, les discussions animées. Et les silences aussi rares que soudains.

 

-7 DATE

Selon le calendrier thaïlandais, nous sommes officiellement en 2550.

 

 

 

 

 

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