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La chronique de Dénes Baracs


By JFB - Posted on 17 février 2012

Les larmes

 

Dans notre monde ô combien chargé d’émotions et d’impulsions soudaines, nous sommes témoins de plus en plus fréquemment de l'utilisation par les politiques de moyens peu orthodoxes pour aboutir à leurs fins. Et aujourd'hui ils se concrétisent par des larmes. Des larmes d’hommes d’Etat et plus fréquemment (ce qui est pourtant dans la nature des choses) de femmes politiques, et dans un autre contexte de la foule aussi.

 


 

L’année passée on a vu Ségolène Royal au soir de sa défaite lors du premier tour de la primaire socialiste. La dame, toujours composée et sûre d’elle, a versé des larmes amères. Compréhensible, l’enjeu était de taille: après avoir gagné l'élection interne à son parti cinq ans plus tôt (mais ensuite perdu l’élection présidentielle), cette fois elle a dû se contenter d’une place très modeste dans la nouvelle compétition interne. C’était une défaite sans appel, donc on peut supposer que ces sanglots étaient sincères, sans arrière-pensées, écrivit un de mes confrères français.

Dans la compétition présidentielle américaine c’est Hillary Clinton qui - en difficulté lors de la primaire démocrate dans l’Etat américain du New Hampshire il y a presque quatre ans - a succombé à ses émotions. Une multitude de photographes immortalisa l’apparition des larmes au coin de ses yeux. Le liquide béni l’a pourtant sauvée, au moins dans la phase initiale de la campagne présidentielle parce qu’il a suscité une énorme vague de sympathie pour Hillary (surtout parmi les femmes) et en fin de compte l’a aidée à gagner le vote du New Hampshire.

Larmes bienvenues donc, en tout cas le New York Times les a commentées en citant la remarque pleine d'humour d’un témoin: „Ces pleurs avaient réellement l’air d’être sincères. Je parie qu’elle a passé des heures à y penser avant”.

Mais cette arme ne se limite pas aux femmes (pas si frêles, d’ailleurs, si on pense à Mme Royal ou à Mme Clinton). Richard Nixon, impliqué dans un scandale financier dans les années 50, (avant d’être élu président des États-Unis), a commencé à parler de sa famille modeste et de sa vie simple et se mit soudain à pleurer devant les téléspectateurs – nota Christian Salmon dans Le Monde. Et George W. Bush de déclarer à un de ses biographes qu’il pleure beaucoup, qu’il a versé plus de larmes que le chroniqueur pourrait compter.

Le journal italien Corriere della Sera a salué le fait qu’Elsa Fornero - la ministre du travail du gouvernement de crise, récemment formé en Italie par Mario Monti après le départ de Silvio Berlusconi – n’a pas su dominer sa compassion quand elle a annoncé en personne les sacrifices que le programme de rigueur impose à sa population. „Heureusement qu’elle a pleuré, personne n’attendait que ce gouvernement d’experts, qui a promis „du sang et des larmes” (dans le style de Winston Churchill), donne ainsi l’exemple et se mette à pleurer sur-le-champ” – commenta il Corriere. Selon La Repubblica, les larmes „dignes” d’Elsa Fornero „semblent faire couler le maquillage de l’ère Berlusconi”. Et le nouveau premier ministre italien de déclarer: „La ministre a transmis avec l’efficacité la notion de sacrifice”. C’est à dire avec des larmes !

Mais les larmes publiques ont d’autres vocations. Correspondant en Chine, au temps de la fameuse „révolution culturelle” du début des années 70, je fus présent sur la tribune à l’occasion des grandes célébrations festives, par exemple à la grande parade du 1er Mai. Au moment de l’apparition de Mao Zedong - le „Grand Timonier” - à la porte Tian’anmen, une effervescence frénétique s’empara de la foule. Les centaines de milliers de personnes alignées en face de la place, ont salué en extase le dirigeant suprême. Les cinéastes chinois ont travaillé sans arrêt. Sur leurs images j’ai pu voir que des hommes et femmes pleuraient… de joie, évidemment. Difficile de savoir si c'était spontané ou pas. En tout cas, cette image était choisie par les animateurs du culte du Grand Timonier. Illustration extraordinaire car à l'époque de la révolution culturelle, la fermeté était de mise et les signes de faiblesse, comme les sanglots, étaient bannis de la vie publique, sauf dans ce type d'occasions!

Mais pourquoi aller si loin dans le passé? Le globe entier a pu suivre fin décembre, les cérémonies entourant la mort de Kim Jong-il, dirigeant énigmatique de la Corée du Nord, pays dominé par une dynastie „communiste”. Nous avons vu les sanglots que la speakerine de la télévision officielle n'a pu retenir. On a pu voir une ou deux larmes sur le visage impassible de Kim Jong-un, jeune héritier du dirigeant défunt. Néanmoins, c'est tout un peuple qui a pleuré son patriarche : femmes et hommes, jeunes et vieux, militaires et civils, simples soldats et généraux. On a vu défiler une surenchère de larmes dans tout le pays, orchestré dans un surprenant concours de deuil.

Des larmes qui cimentent l’ordre commandé. Des pleurs qui sont censés exprimer la loyauté envers le nouveau dirigeant, des sanglots sans lesquels il serait donc difficile de vivre.

Et nos gorges se serrent aussi. Triste spectacle, ce monde des larmes...

 

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